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Libération : Les «invisibles» balayés par Irma

le 22 septembre 2017

Le cyclone a fait voler en éclat les apparences paradisiaques des îles touchées. Irma a rendu visibles ceux qu’on ne voit pas d’habitude : les plus pauvres, les plus fragiles psychologiquement. Le psychiatre Michel Eynaud s'inquiète de la très discrète prise en compte de la souffrance psychique.

Le cyclone Irma a parcouru la Caraïbe en dévastant les îles des Antilles françaises, Saint-Martin et Saint-Barthélémy. L’ampleur des dégâts n’a échappé à personne, dès que les premières images ont été diffusées via les médias ou les réseaux sociaux, dès que les premières communications ont pu être rétablies.

Ce phénomène exceptionnel n’a pas seulement détruit les habitations, mais aussi les édifices publics. Il a aussi paralysé ou déstructuré les services publics garants de l’ordre social ou de la sécurité publique : pompiers inondés, gendarmerie sinistrée, sous-préfecture détruite, hôpital gravement endommagé, télécommunications rompues, etc.

Il a mis en question le lien social, ici le renforçant dans la solidarité de proximité, là le dilacérant dans la compétition de survie. Irma n’a pas fait que s’envoler les toits, il a décapé une bonne partie du vernis social, qui voilait (mal) des réalités oubliées ou camouflées. Une fois la sidération collective passée, il a jeté un coup de projecteur sur des cohortes d’«invisibles», pillards réels ou fantasmés par les propagateurs de rumeurs anonymes, voisins solidaires ou profiteurs, cadavres sans nombre, etc. Tout en confirmant que certains «invisibles» semblent condamnés à lutter encore et encore pour prendre un peu de consistance et de couleurs.

«Moyens du bord»

En effet, pendant que les politiques se disputent la place du «salvateur» (du «peuple») ou du «dénonciateur» (de l’Etat, toujours «insuffisant»), que les entrepreneurs se pressent déjà pour participer à une reconstruction qui annonce une manne financière exceptionnelle, la prise en compte de la souffrance psychique reste très discrète. Très précaire.

Pendant que l’on brandit les risques d’épidémie (surtout liées à la pullulation des rats sur les détritus ou larves de moustiques dans l’eau stagnante) et que la ministre de la Santé visite les blessés (physiques), plusieurs dizaines de personnes traumatisées psychiquement se pressent tous les jours dans les accueils des cellules d’urgence médico-pychologiques (CUMP) déployées sur le terrain. Plusieurs centaines de malades n’ont plus de centre médico-psychologique pour consulter, recevoir leurs soins.

Les malades psychiatriques les plus lourds n’ont plus de lits pour les accueillir et sont hospitalisés loin de chez eux (au moins 260 km en avion et 70 en ambulance) à Saint-Claude en Guadeloupe. Les personnes atteintes de troubles psychiques sont toujours «invisibles»… sauf quand elles n’ont d’autre possibilité que de s’agiter… Les professionnels de la santé mentale semblent tout autant appartenir à cette catégorie des «invisibles». Ils se partagent entre ceux qui œuvrent discrètement (et consciencieusement) avec les «moyens du bord», et ceux qui manquent cruellement aux premiers.

Capacité de mobilisation

En effet, plusieurs milliers de personnes ont été évacuées vers la Guadeloupe et nécessitent un soutien psychologique et une population entière (45 000 personnes) a subi un psycho-traumatisme sévère. La CUMP de Guadeloupe a été activée, s’est déployée sur plusieurs sites et a bénéficié rapidement d’un renfort de la Martinique, puis des CUMP nationales qui la relaient. Les équipes médicales et psychiatriques de Saint-Martin et de la Guadeloupe ont montré leur réelle capacité de mobilisation. Néanmoins la fragilité des organisations en psychiatrie, liée à la pénurie médicale qui touche la région a été mise en lumière de manière éclatante.

Cette situation de crise avec d’énormes besoins d’intervention difficilement satisfaits par les moyens disponibles sur place vient aggraver une situation structurelle de pénurie en personnels médicaux : il y a aux Antilles deux fois moins de psychiatres que dans l’hexagone et, concrètement, il manque deux praticiens à Saint-Martin, 9 au CHU de Pointe-à-Pitre (où un tiers des lits sont par ailleurs inutilisables) et 8 au Centre hospitalier de Montéran…

Le territoire a donc un grand besoin de psychiatres pour les semaines et les mois à venir : aujourd’hui face à l’urgence, mais aussi dans la durée, le temps que le dispositif de santé mentale puisse être suffisamment restauré. D’autant plus que, à l’instar de ce qui a été constaté lors de catastrophe de grande ampleur (AZF à Toulouse, Nice l’an passé), la demande en soins ne manquera pas d’exploser dans les mois qui viennent. A ce moment-là, le temps de l’urgence sera passé, les ministres et les caméras repartis, le soutien des CUMP nationales sera redéployé sur d’autres chantiers, et les maigres ressources de la psychiatrie antillaise ne permettront pas de répondre à une souffrance psychique qui ne se sera pas tarie.

Fracas

La pression sociale exige de plus en plus de «psys», alors que leur nombre décline. Il faudrait être présents sur tous les chantiers de l’«urgence », des catastrophes climatiques aux attentats terroristes, dans les camps de migrants ou dans les cellules de détection de la radicalisation. Pendant ce temps le service public de la santé mentale doit assurer la continuité des soins: la prévalence de la schizophrénie ne diminue pas, celle de la dépression augmente… Alors faut-il en appeler à l’armée, ses psychiatres militaires, ses méthodes de «tri» en temps de guerre ? Faut-il plutôt laisser la main aveugle du marché réguler l’offre et la demande des thérapies brèves des charlatans du «new age» et des sectes de tout poil. Ou faut-il préférer solliciter les organismes humanitaires et la charité publique, ou encore les mécènes du Qatar, les missionnaires de la scientologie ?

En attendant, les agents du service public hospitalier assurent leur mission sur le terrain, sans savoir ce que leur réservera le lendemain, ni parfois où dormir le soir. Pendant que de nombreux fonctionnaires se pressent à l’aéroport, y espérant un rapatriement loin de l’«enfer» qui a effacé en une nuit leur «paradis» défiscalisé, brutalement mais transitoirement.

Source Libération