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Vice : Quand les rêves éveillés deviennent une maladie mentale

le 8 février 2017

[Vice] Si vous vous imaginez fréquemment en train de remplir des stades ou d’enfoncer votre poing dans la figure de votre patron, il est possible que vous souffriez d’un trouble méconnu.

Tous les jours, pendant trois heures, Andrea écoute de la musique dans son lit. Ainsi, elle se sent « en sécurité, à l'aise, heureuse et équilibrée » – mais c'est aussi, selon elle, l'une de raisons pour lesquelles elle ne s'est jamais mariée. Elle est détective pour la police, et me confie qu'elle serait horrifiée si quelqu'un apprenait son petit secret.

Les séances de Bill peuvent durer jusqu'à huit heures. Manager de profession, il aime se plonger dans l'obscurité de sa chambre ou se promener en solitaire, écoutant la même playlist en boucle. Il lui est déjà arrivé de marcher tout droit pendant cinq heures sans même s'en rendre compte. Quand il s'est finalement arrêté, il a observé ses pieds et constaté que ses talons étaient en sang.

Pour Julia, il est hors de question d'avoir un emploi, parce que les « éléments déclencheurs sont omniprésents ». Alors elle passe ses journées à rigoler, pleurer, chanter et parler très fort lors de séances de plusieurs heures – desquelles elle sort souvent complètement épuisée. Lesdites séances consomment 70 % de son temps. Ses amis ne semblent pas s'être rendu compte de son problème.

En 2002, le docteur Eli Somer – professeur de psychologie clinique à l'université de Haifa en Israël – a remarqué que six de ses 24 patients victimes d'abus dans leur enfance faisaient « fréquemment allusion à une vie mystérieuse, remplie de fantasmes et de possibilités ».

Ces comportements ne sont pas le fruit d'une quelconque errance quotidienne de l'esprit. Ces gens rêvent constamment de versions améliorées d'eux-mêmes, d'amitié, de célébrité, d'amour, de fuite, de bienfaisance. Des acteurs célèbres ou des chanteurs viennent souvent fleurir leurs paysages oniriques.

Ces personnes font aussi des mouvements répétitifs – elles font les cent pas, se balancent d'avant en arrière, tournent en rond, lancent des objets en l'air. Parfois, il leur arrive de passer des musiques chargées en émotion, rien que pour déclencher et prolonger leurs scénarios préférés.

Pour Somer, le problème ne vient ni de la fréquence ni de l'intensité de leur activité. « La plupart des gens font des rêves éveillés », m'explique-t-il depuis son bureau à Haifa. « Ce phénomène est tout à fait normal. Mais à l'image des autres phénomènes psychiatriques, il peut facilement basculer du normal à l'anormal ». Ses patients ne montrent aucun signe de psychose ou de schizophrénie ; tous savent pertinemment que leurs rêves éveillés ne sont pas une réalité.

Somer a commencé à s'inquiéter lorsque ses patients lui ont confié être incapables de s'arrêter de rêver. Tous semblent complètement accros – et comme avec n'importe quelle addiction, leur quotidien en pâtit. Cela affecte souvent leurs relations, leur carrière et leurs activités secondaires. Rien ne peut égaler leur vie intérieure.

Somer a finalement rassemblé toutes ses découvertes au cœur d'une étude, et a donné un nom à cette maladie : la « rêverie compulsive » (ou MD, pour Maladaptive Daydreaming ) et la décrit comme « une activité rêvée étendue dans le temps qui remplace les interactions humaines et/ou interfère avec la vie académique, interpersonnelle ou professionnelle ». Néanmoins, aucun scientifique ne semblait s'intéresser à sa découverte.

Et puis Somer a reçu des centaines et des centaines de mails.

« Des gens avaient fait des recherches avec des mots-clés tels que ''rêves intenses'' et sont tombés sur l'un de mes articles », affirme Somer. « Ma boîte mail était inondée par des centaines et des centaines de mails venant des quatre coins du monde. Ils m'imploraient : ''S'il vous plaît, aidez-nous. Nous sommes allés chez un médecin et chez un psychologue, mais ils ne nous ont été d'aucune aide." »

Six heures par jour. Une journée entière si elle est seule.

« La défonce au rêve compulsif est particulièrement facile, puisque vous êtes à la fois le consommateur et le dealer », me dit Natalie Switaka, âgée de 26 ans. « Ma logique est un peu tordue, mais à quoi bon vivre sa vie quand on peut fantasmer une vie parfaite ? Je n'ai jamais ressenti le besoin de voyager. L'ascension de la Tour Eiffel est un million de fois mieux dans ma tête. »

Pendant très longtemps, cette étudiante en psychiatrie originaire de Canberra s'est demandé ce qui n'allait pas chez elle. Puis elle est tombée sur l'article de Somer, et « tout a changé ».

Récemment, elle s'est mise à chercher du réconfort sur Wild Minds Network, un site de soutien où se réunissent près de 5 500 membres atteints de « rêverie compulsive ».

« Je me sentais seule et effrayée pendant des années, comme si j'étais la seule à vivre ça », peut-on lire sur son texte de présentation. J'avais honte et surtout peur que les autres le découvrent. Cette situation doit cesser. Nous ne sommes pas des monstres. »

La vaste communauté en ligne des personnes atteintes de rêverie compulsive met ostensiblement en évidence la nécessité d'apposer un terme médical à cette maladie. Ses membres sont partout – sur des groupes Facebook, Yahoo, Reddit, des forums de santé, des blogs personnels et des vidéos YouTube. Toutes ces pages sont saturées de pavés de textes décousus et de questions étonnantes.

« Vous arrive-t-il de sautiller ? Êtes-vous nécessairement dans le noir ? Vos amis sont-ils au courant ? »

À l'aide de son équipe, Somer est revenu sur toutes les études antérieures qui l'ont inspiré pour conduire sa recherche actuelle. Dans son dernier article, il ne recensait pas moins de 447 sondés dans 45 pays différents. Le rêveur compulsif le plus jeune était âgé de 13 ans, tandis que le plus vieux avait 78 ans. « Imaginez une émission télévisée renouvelée sur trois décennies, y raconte le participant numéro 221. Pensez un peu à toutes les expériences traversées par ses personnages. Il se passe la même chose dans mon esprit depuis 30 ans. »

La recherche en est encore à ses balbutiements, selon Somer, qui estime également qu'un traumatisme infantile n'est pas forcément à mettre en cause – même si près d'un quart des malades sondés ont subi des traitements abusifs durant leur enfance. À défaut, « leur capacité à vivre des rêves immersifs très précis serait inhérente à leur être ». D'ailleurs, certaines personnes préfèrent leur vie onirique à leur vie réelle et ne peuvent résister à son attrait.

« Le besoin de rêver est omniprésent, comme si vous étiez constamment attaché à une roue en mouvement », me dit Natalie, dont les symptômes peuvent être déclenchés par tout et n'importe quoi : une musique, une publicité, ou le simple fait de voir des vêtements dans un magazine. « Je me vois immédiatement vêtue de ces habits et je créé des histoires autour de ça. »

« La perte de contrôle est accablante, explique-t-elle. La chute arrive peu de temps après la montée. Je ressens un manque énorme à chaque fois que j'essaye d'arrêter. Je deviens malade, j'ai des migraines et je vomis. » Cette même année, elle a écrit un article dans une petite newsletter dédiée à la santé. Elle me dit être plutôt fière d'avoir signé de son vrai nom, car elle aimerait normaliser la rêverie compulsive – « afin que tous ces enfants murés dans le silence trouvent enfin l'aide dont ils ont besoin. »

Source Vice