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Article : Comment Google est devenu mon psy

le 4 octobre 2017

N'importe qui peut interroger le moteur de recherche Google pour trouver, sans être jugé, une solution à un problème personnel. Mais cela n'est pas sans risque. Notre contributrice met en garde contre les dangers de «Google psy».

J’interroge Google depuis si longtemps sur des requêtes personnelles que je peine à me souvenir de la première fois où j’ai confié mes inquiétudes à un algorithme plutôt qu’à un humain. Solitude, indisponibilité de mes proches ou sentiment de honte ?

Qu’importe, mais ceci a marqué un véritable tournant dans ma manière de penser et de soulager mes inquiétudes. À la question «Suis-je normal», posée à 23 heures à l’aide d’une simple connexion internet, Google offre 2.610.000 résultats de recherche…

Vous en connaissez, vous, des psys disponibles à cette heure-là, avec autant de solutions à vous proposer et pour une somme aussi modique ? La seule fois où j’ai voulu consulter un psy, il était aimable comme une porte de prison, n’avait pas de place disponible avant plusieurs semaines et facturait la coquette somme de 1 euro la minute. 

Un psy qui ne vous juge pas

1.390.000 solutions proposées par Google à la question «comment être plus heureux». Il y en a forcément une qui fonctionnera pour vous, non ? Un problème qui paraissait insurmontable seul devient presque un jeu d’enfant avec Google. L’algorithme le plus célèbre du monde a en effet ce pouvoir de vous soulager de manière quasi instantanée, un peu comme un bonbon ou un médicament.

Répondant à toutes les attentes individuelles, «Google psy» vous apporte aussi la thérapie de groupe, mais sans le regard parfois gênant des autres participants. Quel bonheur de réaliser que vous n’êtes pas seul avec vos questionnements existentiels… Au fil des clics, je découvre des pans de vie de concitoyens anonymes, certains manquent de pudeur ou de réflexion, mais d’autres me troublent.

Je me reconnais mot pour mot dans un témoignage datant d’il y a trois ans et je me demande comment cette personne s’en est tirée depuis, si sa question existentielle la taraude toujours.

Parfois, c’est une grande vérité inscrite sur un blog de développement personnel qui va m’inspirer. Le talent de «Google psy», c’est avant tout de savoir s’entourer des meilleurs : vous, moi, les forums, les blogueurs, les psys, les marabouts… Plus votre requête sera tordue, plus «Google psy» vous aidera. Pourquoi, alors, risquer un jugement négatif de la part de vos proches lorsqu’un algorithme bienveillant peut garder vos petits secrets ? Google ne vous jugera jamais et personne n’en saura rien.

Un psy dont on ne peut se passer

Le principe du psy, c’est qu’il vous soigne et vous aide à trouver vous-même les solutions pour que vous alliez mieux. Cela implique qu’au bout d’un moment vous soyez guéri et que vous arrêtiez de le voir. Imaginez au contraire un psy qui vous invite à vous poser toujours plus de questions et qui se rend indispensable… Vous voyez où je veux en venir ?

Rappelez-vous, Google- sy est gratuit, toujours disponible et vous pouvez lui demander absolument n’importe quoi. Résultat, dès que vous avez un problème en tête, vous le sollicitez. Exemple typique : vous vous réveillez de mauvaise humeur sans raison particulière et vous interrogez Google sur cette terrible humeur…

À coup sûr, Google vous trouvera un vrai problème et la machine sera lancée. Google-psy joue sur votre curiosité et votre égocentrisme. Petit à petit, il s’immisce dans votre tête, vous invente des problèmes, vous encourage à une auto-analyse permanente puis vous soulage temporairement avec son effet potion magique.

En quelques mois, j’ai ainsi découvert que j’étais hypersensible, bipolaire, surdouée, victime d’un déni de grossesse et d’acné excoriée… Plutôt lourd comme bilan pour une seule personne. Google, psy des esprits égocentriques et hypocondriaques ? 

Un psy qui empêche de réfléchir

En apportant une réponse à tous les sujets, Google a subtilement su se placer dans notre société comme une autorité suprême. À partir de là, il devient difficile pour celui qui lui pose des questions de remettre en cause cette autorité. Si c’est écrit sur Google, c’est que cela doit être vrai…

Attention donc, «Google psy» n’est ni votre ami dont vous connaissez le vécu et les failles, ni votre psy que vous pouvez décider de remplacer si ses arguments sont un peu trop autoritaires… En effet, si vous discutez avec un ami, vous pouvez soit considérer que son opinion reste seulement la sienne et consulter quelqu’un d’autre, soit vous pouvez aller plus loin en discutant avec lui, en argumentant et en faisant évoluer vos points de vue respectifs.

Et c’est bien là que «Google psy» devient dangereux : sans échange ni confrontation, difficile d’argumenter et de faire évoluer son point de vue. Et si vous pensez au contraire que Google est merveilleux parce qu’il réunit de nombreux avis contradictoires propices au débat, faites confiance à votre mauvaise foi : vous ne choisirez que ceux qui vont dans le sens de ce que vous avez envie d’entendre !

Je déteste le raccourci qui dit qu’internet détruit le contact humain, mais pour résister à «Google psy», je vous invite tout de même à vous ouvrir à vos proches en cas de question personnelle. Si vous êtes vraiment trop pudique, continuez à consulter Google, mais devenez acteur. Donnez votre avis et échangez avec d’autres humains connectés. Et la prochaine fois, tournez sept fois la langue dans votre bouche avant de poser une question personnelle à Google.

Source Les Echos