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Revue Rhizome : Des mondes virtuels ?

le 2 novembre 2016

[Rhizome] II  y  a  encore  deux  décennies,  le  rapport  entre  mondes  virtuels  et  mondes  réels  n’était  pas  une   préoccupation majeure dans le champ de l’intervention psychosociale. Tout du moins, le virtuel  se confondait avec l’imaginaire et pouvait intéresser à ce titre des professionnels du champ de la  santé mentale. Ce qui est "nouveau" c’est que le virtuel est paradoxalement objectivable  : c’est  internet, les nouveaux moyens de communication, la réalité virtuelle...

Ainsi les outils informatiques sont présents dans l’ordinaire de nos activités. Leurs applications (au  double sens du mot) sont quotidiennes et potentiellement infinies. La dite «  révolution numérique  »  a transformé les pratiques. Jouant avec le temps et l’espace selon des possibilités démultipliées, les  dispositifs  numériques  favorisent  la  réalisation  -  parfois  illusoire  -  d’une  utopie  d’ubiquité  aussi  vieille  que  l’humanité.  Riches  de  potentialités,  de  possibilités,  d’occasions  multiples,   ces nouveaux miroirs et écrans contribuent à redéfinir des bornages sociaux et psy- chiques entre virtualité et réalité.

Leurs frontières s’enchevêtrent pour tisser de nouvelles formes d’interactions, de  liens, de jeux, d’identifications entre nous et les autres, entre soi et le monde. Com- ment imaginer que les champs conjoints de la santé et de l’accompagnement social  ne  soient  pas,  à  leur  tour,  saisis  par  cette  (r)évolution   ?  La  croissance  irrésistible   et parfois incontrôlée de la e-santé et de la télémédecine, des consultations et des  expertises à distance en est la manifestation la plus visible.

Dans ce qui apparaît comme une expérience collective sans antécédent, soulignons  ici  deux  figures  illustratives  des  évolutions  à  l’œuvre   :  celle  du  modérateur  et  de   l’avatar. Chacune de ces figures pose des questions de jeu social et de (bons) liens à  inventer ou réinventer sur «  sites  ».

Un espace à modérer  ?

Sur  la  toile,  les  sites  d’accompagnement  à  la  santé,  qu’ils  soient  animés  par  des   professionnels ou des usagers, convoquent la figure déjà courante sur les forums  généralistes,  du  modérateur.  Entre  besoin  d’informations,  de  témoignages  des   participants, le modérateur supervise les interactions et équilibre les échanges. Sa  présence témoigne du fait que la dite réalité virtuelle ouvre un espace en excès à  la mesure de l’attente de participation à un bien commun  : documenter, créer des  nouveaux liens entre professionnels du soin et usagers, réduire les risques de telle  ou  telle  pratique  «   illicite   »  et  potentiellement  dangereuse,  rompre  l’isolement...   Ici  le  modérateur  représente  celui  qui  régule  les  dérèglements  de  la  passion,  qui   traque les invectives, débusque les souffrances, bref module un espace d’échange  civil donc de jeu social. Sa fonction est politique, voire citoyenne.

L’avatar ou les jeux de l’identité

Dans les jeux en ligne, un avatar se définit comme un personnage virtuel qui repré- sente  graphiquement  un  joueur.  Ici  on  aborde  les  rivages  de  la  santé  mentale.   L’identification  des  joueurs  à  l’avatar,  telle  qu’elle  est  attestée  ordinairement  par   l’analyse linguistique, ouvre la voie à des constats inquiétants de la part des psys sur  certaines dérives comportementales associées ou non à une souffrance subjective.  Comme dans le roman  Parasites  de Ryû Murakami, où tout commence lorsqu’une  mère offre à son fils, reclu dans son appartement, un ordinateur portable... histoire  japonaise  ? Que nenni  ! La dépendance, la criminalité, le harcèlement ont aussi leur  déclinaison dans le monde virtuel et deviennent aussi «  cybers  ».

La  notion  de  virtualité  psychique  telle  que  nous  la  propose  Serge  Tisseron  per- met de ne pas sombrer dans un autre excès qui serait celui du rejet technologique.  Au fond, passer sans encombre de la réalité virtuelle au monde physique mobilise  des processus internes à connaître, que les cybernautes devraient mieux discerner  pour saisir la différence entre connexion et captation.

L’apprentissage  de  ce  discernement  bouscule  les  hiérarchies  générationnelles   et  dépasse  les  déterminations  sociales  et  culturelles.  Ainsi  on  découvre  dans  ce   numéro que les dits migrants, avec l’aide d’activistes, utilisent les nouveaux moyens  de communication pour sécuriser leur migration  ; par delà les frontières...

Source Rhizome