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Article : Comment je me suis fait interner volontairement en hôpital psychiatrique

le 6 novembre 2017

Pour échapper au service militaire obligatoire, j’ai simulé une maladie mentale qui m’a valu un séjour d’un mois et demi en HP – voici ce que j’y ai vu.

De la Révolution française à la présidence de Jacques Chirac, pendant 200 ans, les jeunes Français ont été appelés pour effectuer leur service militaire. À travers une série de quatre articles, notre journaliste nous raconte comment il a réussi à esquiver son service obligatoire.

Je suis assis dans la salle d'attente d'un hôpital psychiatrique, et je commence à rentrer dans mon rôle. Je suis un angoissé, je suis un paranoïaque qui se sent cerné et oppressé, je n'en peux plus et c'est pour ça que je suis là, justement parce que j'éprouve le besoin de me mettre à l'abri, à l'écart de ce monde qui m'angoisse. Je veux qu'on m'accepte dans cet hôpital parce que j'ai besoin de souffler, de me reposer, je suis épuisé, c'est trop de tension pour moi, je vais craquer si je n'ai pas de répit, je veux vraiment rester là, au moins pour quelque temps. Je répète tout ça dans ma tête, encore et encore, jusqu'à m'en imprégner, que ça se voit sur mon visage et dans mon corps. Mes jambes sont croisées, et j'agite nerveusement celle qui est posée sur l'autre. Je regarde tout le temps autour de moi, j'observe en cercle, sans jamais fixer mon regard plus de trois secondes sur un même point. Et je ressasse : je suis épuisé, j'ai besoin de repos, je veux rester ici parce que je n'en peux plus, je ne peux plus rester dehors, j'ai vraiment besoin de repos.

Nous sommes en 1992, à l'époque où le service militaire était obligatoire pour tous les garçons en âge et en état de porter les armes. À la vingtaine, j'ai été déclaré apte suite à ma journée en caserne – « apte à remplir [mes] obligations militaires », selon la phraséologie de l'Armée. Mais au sortir de cette première expérience de la vie en caserne, j'étais déterminé à ne pas faire mon service militaire – et ma meilleure option était de me faire réformer pour motifs psychiatriques. Un internement en hôpital psychiatrique d'un mois ou plus constituait un stigmate déjà suffisant pour décourager l'Armée, et la folie n'étant pas décelable par une prise de sang ou un examen de fond d'œil, j'avais de bonnes chances d'arriver à mes fins.
L'hôpital que j'ai choisi est très loin de mon domicile, mais il présente un intérêt particulier : deux de ses infirmiers sont sympathisants d'un réseau d'insoumission au service militaire avec lequel je suis en contact. À l'époque, les budgets des hôpitaux psychiatriques n'ont pas encore été ratiboisés pour faire des économies. Il y a plus de lits disponibles, et on garde plus facilement les gens en observation et en séjour. Ce n'est pas non plus une auberge de jeunesse – il faut persuader le psy à l'accueil que le placement est la meilleure solution pour moi et pour la société.

Avant mon arrivée, j'ai donc soigneusement monté un dossier et procédé avec méthode : je connais mon rôle et mes symptômes sur le bout des doigts, j'ai fignolé ma psychose comme on prépare un CV, je possède une lettre d'un psy sympathisant comme quoi mon état de santé mentale « peut nécessiter une période d'observation en milieu psychiatrique ». Mon grand frère m'accompagne comme caution familiale, afin de témoigner du fait que tout le monde s'inquiète pour moi, au même titre qu'un ami, membre du même réseau d'insoumission. Nous avons arrangé une domiciliation fictive chez un soi-disant oncle vivant à proximité, afin que je puisse me présenter au service d'admission sans courir le risque d'être renvoyé vers un hôpital plus proche de chez moi.

Source Vice