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Article : Entendre des voix n’est pas aussi fou que l’on croit

le 10 avril 2017

[24 heures] Les 14e Journées de la schizophrénie sont consacrées aux hallucinations auditives. Pourtant, 13% de la population entendrait des paroles résonner dans sa tête à un moment de sa vie.

«Ça a commencé quand j’avais 26 ans.» Dans son atelier de menuiserie, à Clarens, David Imhof s’ouvre, avec pudeur et franchise, sur l’une des manifestations de sa maladie, la schizophrénie. «J’ai fait un burnout, et puis une décompensation. Je pensais que le diable venait me chercher. J’imaginais des zombies qui arrivaient.»

C’est là que David se met à entendre des voix: «J’entendais surtout le diable. Il me donnait des ordres, comme «Tue-la!» ou «Tue-toi!» Mais la voix de Dieu est là, elle aussi. Elle lui dit qu’il est fort, qu’il est capable, l’encourage à se défendre. Dans sa tête, ce débat entre le bien et le mal parasite ses pensées. «Quand ça commence, on ne sait pas trop quoi faire avec ça. Parfois, plusieurs voix engagent une conversation. Je me retire et j’écoute.» Mais les faire taire n’est pas toujours facile. «Ça m’aide si Jésus intervient pour dire à l’une d’entre elles d’arrêter. Je n’y arrive pas toujours tout seul», explique David. En plus d’un suivi médical, lui qui était déjà croyant s’est tourné de plus belle vers la spiritualité pour gérer les paroles dans son esprit.

Environ 70% des personnes atteintes de troubles schizophréniques entendent des voix. C’est d’ailleurs l’un des thèmes des 14e Journées de la schizophrénie, organisées entre le 22 mars et le 2 avril, avec un programme d’événements dans tout le canton. Les hallucinations auditives sont souvent associées à la folie. C’est pourtant un tort, car les «entendeurs» ne sont de loin pas tous malades: «On estime qu’environ 13% de la population fait cette expérience à un moment ou un autre de sa vie, explique Jérôme Favrod, professeur à la Haute Ecole de santé La Source et infirmier au département de psychiatrie du CHUV. C’est un phénomène assez naturel et qui peut toucher n’importe qui dans certaines circonstances, par exemple au moment de s’endormir, au réveil ou alors à l’occasion d’un deuil.»

Comme l’explique Charles Bonsack, médecin-chef au département de psychiatrie du CHUV, entendre des voix peut avoir plusieurs causes, qui vont de la lésion cérébrale au manque de sommeil, en passant par l’abus de drogues ou une souffrance psychologique. En somme: «Cela peut se produire dans un cerveau parfaitement sain», conclut le spécialiste

Pas toujours une souffrance

C’est ce que vit François Ledermann depuis tout petit: «J’ai toujours trouvé cela naturel, surtout dans l’enfance. C’était des voix très douces qui me disaient des choses simples. Elles me donnaient des conseils ou prononçaient mon nom.» Pour lui, pas de diagnostic de trouble psychique.

Aujourd’hui âgé de 61 ans, il anime depuis quelques années le Réseau d’entraide des entendeurs de voix, le REEV, une association romande basée à Genève qui organise des groupes de parole et propose une permanence téléphonique. «Si j’ai souffert de quelque chose, c’est surtout de ne pas pouvoir vivre cette situation librement, regrette-t-il. Il y a une forme de solitude qui se crée du fait que les gens ne comprennent pas ce qui vous arrive. Je ne l’ai jamais partagé avec mes parents, et c’est très difficile d’en parler à mes enfants.»

Pour François Ledermann, il n’est pas juste de parler d’hallucinations: «Beaucoup de personnes ont l’impression que ce qu’elles entendent vient de l’extérieur, alors que c’est leur intériorité qui parle. C’est comme un sentiment qui se met en paroles. En ce sens, ce que disent les voix n’est pas sans fondement.» David Imhof est un peu plus ambivalent sur le sujet: «J’ai quand même l’impression que ces voix viennent de quelque part. Mais je fais la part des choses quand ce qu’elles me disent est bizarre, ou carrément faux. Par contre, certaines peuvent me donner de bons conseils ou prononcer des paroles qui me touchent.»

Les schizophrènes plus sensibles

Pour les personnes atteintes de schizophrénie, entendre des voix peut devenir un vrai fardeau: «Par rapport aux personnes qui n’ont pas de troubles psychiques, les schizophrènes n’ont pas la même capacité à ignorer des stimuli qui ne leur paraissent pas importants. La différence tient surtout à l’impact que les voix ont sur leur vie», relève Charles Bonsack. Longtemps, les médecins ont essayé de convaincre les patients qu’ils étaient victimes d’hallucinations.

Une approche qui ne donne pas beaucoup de résultats, estime l’expert: «Les patients vivent ces manifestations d’autant plus profondément qu’elles sont parfois pleines de sens. A cet égard, les médicaments permettent de diminuer leur intensité, explique le spécialiste, mais il faut les doser de manière à ne pas étouffer toute sensation. Parallèlement, nous aidons ces personnes à prendre du recul par rapport ce qu’elles entendent.»

Pour désamorcer le sentiment que les voix ont un pouvoir sur les patients, plusieurs stratégies sont possibles, explique Jérôme Favrod: «Certains exercices leur apprennent à mettre ces manifestations sur «on ou off» et ainsi comprendre qu’ils peuvent avoir un contrôle. Ensuite, répondre aux injonctions, comme «Blesse-toi!» en demandant «Pourquoi?» leur permet de se rendre compte qu’il n’y a pas de réponse. Enfin, dans bien des cas, les voix sont très critiques. Il s’agit aussi de changer ce rapport-là.»

Source 24 heures