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Article : Handicap et santé mentale, parents pauvres des politiques publiques

le 15 février 2017

[Place de la santé] Aussi performant soit-il, le système de santé français peine à organiser des parcours de soins coordonnés au long cours. Ainsi, l'accompagnement des personnes en situation de handicap et des patients souffrant de pathologies relevant de la santé mentale est insuffisant, défaillant et insatisfaisant. Mais peut-on incriminer le système de santé seul ? Notre regard sur le handicap et la santé mentale reste encore quelques fois péjoratif, inadapté et interrogatif. La mobilisation des politiques est encore largement insuffisante.

Le temps est heureusement loin où la société se gardait des « infirmes » et des « fous » en les enfermant. Mais nous n’avons pas encore réussi l’inclusion pleine et entière des personnes en situation de handicap ou affectées de troubles psychiques dans la société.

Parce qu’ils ne se résolvent pas avec un simple médicament ou une opération chirurgicale, parce qu’ils sont la conséquence d’un accident dramatique, parce qu’ils sont difficilement compréhensibles, les handicaps et les maladies mentales font toujours peur.

Alors nous préférons ne pas trop les voir et ne pas trop en parler, même si nous sommes tous concernés de près ou de loin : un cinquième de la population subit une déficience sensorielle, motrice, intellectuelle… et, à l’échelle d’une vie, un quart de la population française sera atteint d’une pathologie relevant de la santé mentale. (Selon l’Organisation mondiale de la santé, cinq des dix pathologies les plus fréquentes dans les pays développées relèveront dans les années à venir de la santé mentale : schizophrénie, troubles bipolaires, addictions, troubles obsessionnels compulsifs, dépression.)

Cette forme de déni, qui confine à une méconnaissance coupable, a pour conséquence une impossibilité d’en débattre sereinement sur la place publique et donc d’aboutir à des projets politiques sérieux et ambitieux.

Les femmes et les hommes politiques se confrontent rarement au sujet de la santé mentale estimant qu’il y a plus de coups à prendre que de gains à en retirer. Faut-il rappeler que la prévalence des troubles mentaux est plus forte au sein de la France « invisible » qui vote moins que la moyenne : personnes isolées, très âgées, incarcérées… ? Après un fait divers violent, il est plus facile d’appeler devant les caméras à un durcissement sécuritaire que de parler d’inclusion sociale des patients en psychiatrie, et du manque de moyens de ce secteur sanitaire. Pourtant, de nombreux débats publics majeurs – sur la précarité ou sur l’usage des drogues par exemple – pourraient être enrichis en y intégrant une réflexion sur la santé mentale, ce qui permettrait de les traiter rationnellement, sans en caricaturer les enjeux sociétaux et de santé publique.

Le handicap ne suscite pas beaucoup plus de courage. Près de 7.000 personnes en situation de handicap, dont plus de 1.500 enfants, sont hébergées en Belgique et particulièrement en Wallonie faute de places en France ou parce que les familles sont insatisfaites de la prise en charge que notre pays propose. Près d’un adulte autiste originaire d’Ile-de-France sur deux serait en Belgique. Le phénomène est d’une telle ampleur que le gouvernement a passé un accord de remboursement par l’assurance maladie : ou pour le dire autrement, la France a officiellement externalisé la protection et le soin de milliers de personnes. Qui s’en émeut, à part les familles ?

Le manque d’intérêt de la population et des responsables politiques fait ainsi du handicap et de la santé mentale des parents pauvres de la santé publique. Notre système de santé s’articule, d’un côté, autour des grandes structures hospitalières publiques et, de l’autre, de la médecine de ville libérale. Mais quelle place pour les centres médico-psychologiques, pour les foyers d’accueil médicalisés, pour les maisons d’accueil spécialisé, pour les foyers d’hébergement… et plus largement pour les maisons de santé, pour les associations de quartier ? Pour toutes ces petites structures qui font la liaison entre médical, médico-social et social, qui maintiennent les personnes dans leur environnement, à leur domicile, qui les soutiennent pour qu’ils demeurent des citoyens et non des « personnes à charge » ?

En santé mentale et face au handicap, il n’est pas besoin de plateaux techniques complexes. Ce qui compte, c’est la faculté à proposer aux personnes des parcours de soins pluridisciplinaires et coordonnés, sans rupture entre les prises en charge médicales, médico-sociales et sociales. Nous avons besoin de professionnels de santé nombreux, formés, qui travaillent ensemble, qui écoutent et associent les usagers aux prises en charge. En la matière, l’innovation revêt davantage du savoir, du savoir-faire et du savoir-être des personnels et des professionnels des établissements médico-sociaux et sanitaires, que de la seule innovation technique ou thérapeutique comme cela peut être le cas en médecine de la chirurgie et de l’obstétrique.

Si l’on veut retrouver le chemin de l’innovation et de la créativité et coller aux réalités des territoires comme aux besoins des personnes et des familles dans une recherche permanente d’efficience, il faut que les acteurs puissent expérimenter. Plus que des appels à projets de la part des agences régionales de santé, ce sont des marges de manœuvre que les acteurs et les gestionnaires attendent. N’oublions pas que c’est grâce au dynamisme de l’économie sociale et solidaire que le champ médico-social et social a fait preuve d’inventivité ces trente dernières années, pour le bien des familles. Il revient aux pouvoirs publics d’évaluer les expérimentations puis de les essaimer dans les territoires et de généraliser celles qu’ils valident.

La logique de concentration des gestionnaires impulsée depuis la loi « Hôpital, Patients, Santé et Territoires » de 2009 est mortifère et irréaliste si l’on se place du point de vue de la réponse aux besoins. L’État ne peut pas agir à leur place mais doit faire de leurs engagements une dynamique collective.

Nous devons conforter les acteurs de l’économie sociale et solidaire qui assument l’accompagnement social et humain quotidien des personnes les plus fragilisées, afin de rendre possible leur inclusion sociale et citoyenne et de garantir le respect de leur projet de vie.

Dans son rapport à Marisol Touraine sur le handicap, le conseiller d’État Denis Piveteau a eu raison de choisir comme slogan « zéro sans solution », car personne ne saurait être laissé sans accompagnement. Rêvons d’un pays où chacune et chacun n’aurait pas une mais des solutions. Où la variété des structures d’accueil et des modes de prises en charge, grâce à l’ensemble des acteurs mobilisés, permettrait aux personnes concernées de trouver la réponse la mieux adaptée à leurs besoins thérapeutiques mais aussi à leurs choix de vie. Bref, pour qu’ils puissent vivre dans la société, accompagnés et respectés dans leurs choix de formation, leurs projets professionnels et de vie, en hommes et femmes libres.

Source Place de la santé