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Article : Quand les héros ont besoin d'aide

le 3 novembre 2016

[La Presse] Presque quotidiennement, ils sont témoins de situations dramatiques, rassurent des gens en détresse et interviennent en gardant la tête froide. Puis, à un certain moment, ils ont eu besoin d'aide à leur tour. Le poids de leur uniforme pèse lourd et parler de santé mentale est encore tabou. Aujourd'hui, ils acceptent de lever le voile.

Le militaire: Reconnaître une blessure invisible

Marc* est adjudant dans les Forces armées canadiennes. Il a a participé à quatre missions à l'étranger, dont en Bosnie et à Kaboul. Certains événements qu'il a vécus lors de déploiements ont fait en sorte que sa personnalité a changé, ses comportements aussi.

«J'avais l'impression que tout était OK, mais ma conjointe et certains amis autour de moi m'ont suggéré de consulter. J'ai compris que j'avais peut-être certains problèmes, mais à ce moment-là, j'avais peur du jugement des autres», se souvient le militaire. Il a cru pouvoir s'en sortir seul. «Tant qu'on n'est pas prêt à accepter ou à faire face au fait qu'on a une blessure, la guérison ne se fait pas. Ce n'est qu'au moment où j'ai décidé d'aller chercher de l'aide que ça a commencé à mieux aller.»

Marc a appris à composer avec un syndrome post-traumatique et à fonctionner dans la vie de tous les jours. Aujourd'hui, s'il croise des collègues qui ne vont pas bien, il va au-devant et amorce le dialogue. «Je n'ai plus peur de dire que j'ai eu une blessure, qu'il y a un moment dans ma vie où ça n'allait vraiment pas. Je les encourage à aller voir quelqu'un pour en parler, en disant que je suis passé par là, que j'ai eu accès à d'excellents services et que c'est ce qui fait en sorte que je vais mieux aujourd'hui.»

Un militaire représente l'autorité, la structure, et pour Marc, le fait de prendre du temps pour lui n'avait pas de sens. «Dire que moi je mets le genou à terre alors qu'on est habitué à ne jamais abandonner? Accepter du jour au lendemain que je ne sois plus capable d'avancer alors que les autres continuent? La blessure physique, les gens la voient. Le choc post-traumatique, c'est intérieur», prévient-il.

Marc ajoute qu'il faut arrêter d'avoir peur du jugement des autres puisque aller chercher de l'aide est le seul moyen de retrouver une qualité de vie qui s'est détériorée avec les années. «Il ne faut surtout pas oublier qui on est. On doit faire abstraction du militaire pendant un moment, il faut être capable de prendre soin de nous et avancer dans ça», résume l'adjudant.

Ambulancier paramédical: «Le combat de ma vie»

Devenir ambulancier paramédical, c'était son rêve de gamin. Sylvestre* a vécu plus d'un épisode difficile au cours de sa carrière en milieu urbain. Chaque fois, il s'est relevé. Mais c'est lorsque sa conjointe a mis fin à ses jours que tout a basculé.

«Elle vivait une problématique de santé mentale et venait d'obtenir son congé de l'hôpital. Je l'ai retrouvée morte en rentrant à la maison.» Rapidement, il est allé chercher de l'aide, par lui-même, mais ce n'était pas suffisant. Il ne mangeait plus, s'isolait et vivait des crises d'angoisse à répétition. Après trois mois, il n'a pas eu le choix: «Je pensais au suicide tous les jours. C'était soit aller à l'hôpital, soit faire une gaffe à mon tour. Après trois visites à l'urgence, on m'a finalement gardé pendant 10 jours. Le temps et l'aide inestimable que le psychiatre m'a consacrés m'ont permis de sortir de ce cauchemar. Sans cet expert, je ne serais plus ici», admet Sylvestre.

Les gens autour de lui, dont plusieurs confrères de travail, ont été très présents: textos, courriels, mots d'encouragement: «Ça a fait une différence énorme.» Aujourd'hui, il a réintégré l'équipe et travaille à temps complet. S'il se dit encore fragile, il a quand même l'intention d'aider les gens dans sa profession, des gens qui, comme lui, auraient vécu des événements bouleversants. Il souhaite aussi encourager le discours sur la prévention du suicide. «Il faut en parler. Il y a de belles choses dans la vie, mais c'était si noir que je ne voyais que ça. C'est un très dur combat, le combat de ma vie, mais j'ai réussi à m'en sortir. Je n'aurais jamais pu y arriver seul. Il me fallait aller chercher de l'aide, je n'avais pas le choix pour y arriver.»

«On met l'uniforme, on met une barrière, mais en dedans, ça brasse. Il faut prendre le temps de s'écouter », rappelle le paramédical. Malgré tout, il aime encore sa profession. «Avant que ça arrive, je faisais très bien mon travail. Aujourd'hui, je dois m'assurer de garder un bon équilibre: prendre des marches, faire de l'activité physique, éviter l'alcool, dormir suffisamment. J'ai envie de poursuivre ma carrière avec ce nouveau regard-là.»

Médecin: S'aider entre collègues

Pierre*, un médecin spécialiste, a longtemps été dans le déni. Il ne réalisait pas à quel point l'alcool était un problème pour lui. Puis, une série d'événements spécifiques l'ont amené à ouvrir les yeux sur la situation. 

«J'ai finalement conclu que j'avais un problème, et surtout, que celui-ci avait un impact important sur ma famille. C'est à partir de ce moment-là que je suis allé chercher de l'aide», explique-t-il. Il s'est premièrement dirigé vers le Programme d'aide aux médecins du Québec (PAMQ), une initiative du Collège des médecins. À la suite de ce premier contact, on l'a dirigé vers Médi-Secours, une ressource destinée à aider les médecins et les dentistes aux prises avec des problèmes d'alcoolisme et de toxicomanie, et qui utilise les mêmes bases que le mouvement des Alcooliques Anonymes.

«Je suis sobre depuis que j'ai adhéré au groupe, il y a trois ans», calcule Pierre. Au sein du groupe, d'autres médecins, hommes et femmes, viennent chercher du soutien et de l'écoute, même lorsque les choses ne se déroulent pas comme prévu: «Il y a des membres qui vivent des rechutes, mais ils sont toujours supportés par le groupe. C'est pour ça que Médi-Secours est aidant. Nous sommes là pour les gens abstinents, mais aussi pour ceux en rechute. La seule condition à respecter est le désir d'arrêter de consommer.»

Selon lui, s'il est difficile de demander de l'aide pour un médecin, c'est peut-être par crainte d'être jugé par ses collègues professionnels ou même d'avoir des problèmes avec le Collège des médecins. «En admettant un problème, certains ont peur d'être dénoncés. Pourtant, ce n'est pas le cas. Il faut accepter que nous avons besoin d'aide et réaliser le tort que l'on fait à nous et notre entourage», ajoute Pierre en rappelant que le Collège n'a pas accès aux activités du groupe, ni à celles du PAMQ.

Si certains médecins acceptent d'entreprendre une démarche pour obtenir de l'aide lorsqu'ils vivent des épisodes difficiles, d'autres n'osent tout simplement pas le faire. Il y a ceux qui nient avoir un problème ou encore qui ne l'acceptent pas, et ceux qui se sentent dépassés, impuissants devant la situation. «Ils doivent savoir que des groupes de soutien comme Médi-Secours existent et que l'action doit venir d'eux. L'aide est là», assure le médecin.

Source La Presse