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Entretien : "Nous, les intranquilles", une expérience collective de cinéma

le 13 mars 2017

[Mon cher watson] Notre "Carnet d'artistes" s'ouvre aujourd'hui sur une page cinéma. Ou plutôt sur une expérience collective de cinéma, conduite par Nicolas Contant, auteur et réalisateur du film "Nous, les intranquilles".     Convaincu que "construire la vie de manière collective permet d'avancer non pas dans une logique de l'efficacité, mais d'avancer plus justement", Nicolas est parti caméra au poing en immersion au Centre de jour psycho-thérapeutique Antonin Artaud, à Reims.    

Contre la violence et l'exclusion que provoquent l'enfermement et la classification des pathologies psychiques, le Centre Artaud met en pratique un principe de collaboration entre patients et soignants dans l'organisation des activités quotidiennes et le suivi des soins. Le collectif peut-il créer du sens pour des personnes en souffrances psychique ? Le résultat : une expérience cinématographique où la réalisation est elle-même devenue collective (qu'ont à dire les patients sur eux-mêmes ?), où une esthétique brute se confronte à des intermèdes oniriques, où la question de la santé mentale s'efface pour lasser place à celle du vivre ensemble.  

Rencontre avec Nicolas Contant, à l’occasion de la sortie de « Nous, les intranquilles », (2016, SanoSi Productions).    

- Bonjour Nicolas, quel est votre parcours d'auteur et réalisateur de cinéma documentaire ?

Je viens de la prise de vues. Directeur de la photographie [1], formé à l'Ecole nationale Louis Lumière, je travaille sur des fictions aussi bien que sur des documentaires, et quelques clips. J'ai notamment travaillé avec José Luis Guérin, Aurélia Georges, Jean-Pierre Krief, Antoine Desrosières.  Je ne me sens pas vraiment auteur dans le sens où j'aurai des histoires à raconter. Mon dernier film, comme ceux que j'ai pu faire auparavant ("Sans savoir où demain nous mènera", "Acte de naissance"...) et ceux que j'aimerai développer après celui-là, sont tous des films documentaires à dispositifs, c'est-à-dire qui se déploient à partir d'une impulsion de départ que je donne et dont j'imagine qu'elle produira une histoire qui me dépasse.

« Nous, les intranquilles » est un film réalisé dans un centre d’accueil psycho-thérapeutique, en collaboration avec les équipes soignantes et les résidents. Pouvez-vous nous en dire plus sur votre démarche ?

Mon intention était de faire un film collectif sur un collectif. Autrement dit, documenter par un geste partagé ce qui traverse un groupe sans hiérarchie, les possibilités qu'un tel fonctionnement offre, les tourments traversés, la charge subversive qu'il peut porter dans un monde entièrement hiérarchisé (dans l'entreprise, l'organisation du pouvoir politique, etc.).  J'ai donc cherché, à partir de mes expériences personnelles, des groupes militants, collectifs d'artistes, jardins partagés, associations... qui vivaient un fonctionnement horizontal. Je dois avouer que dans un premier temps je n'ai pas tellement trouvé d’expérience suffisamment intéressante ni explicite pour en faire un film. Jusqu'à ce que l'on me parle du Centre Médico Psychologique Antonin Artaud de Reims, inspiré par la psychothérapie institutionnelle [2]. Loin de trouver un lieu parfait du point de vue du fonctionnement collectif, j'ai trouvé un lieu en recherche, dans une élaboration continuelle de ce qui fait le collectif, où la pratique alimente une réflexion théorique de fond. Il s'agit avant tout pour ce Centre d'être dans un processus. Et surtout, il y a une culture de la parole, ce qu'ils appellent l'intelligence collective, et cette formalisation quotidienne des enjeux et des problèmes était idéale pour faire un film.  Je suis donc allé quelques fois au Centre Artaud. A l'occasion d'une Assemblée Générale pour parler du projet, on a proposé que ça se passe dans le Centre et avec les patients. Ce procédé a fait débat, puis a été validé. Je suis donc revenu quelques mois plus tard, pour une durée de trois mois. L’accueil a été très généreux de la part des patients et des soignants. J'ai pris mes marques assez rapidement. On me laissait à peu près tout faire du moment que je contribuais au collectif comme n'importe quel membre. Dans un premier temps, j'ai donc participé aux différents groupes (chant, repas, écriture, assemblées générales). Puis j'ai rencontré des personnes, patients et soignants, désireux de participer activement au film. Nous avons donc sorti les caméras et le film a vraiment commencé. Certains ont pris le son, d'autres ont voulu faire des films autonomes. On a tourné quelques séquences à plusieurs. En parallèle une caméra enregistrait les choses en train de se faire car j'imaginais qu'il serait difficile de faire exister tous ces éléments hétérogènes sans les contextualiser.

Initialement, je pensais qu'il serait possible de tourner le matin et monter l'après midi, mais j'ai bien vite réalisé qu'il y avait tant de choses à vivre au Centre, une réalité si dense à laquelle se confronter, qu'une telle ubiquité me serait impossible. Alors, j'ai réajusté les choses.  Il y a eu ces 3 mois de tournage à temps plein, puis des allers et retours durant 2 ans, pendant lesquels on regardait des prémontage de séquences, on en reparlait, on enregistrait des retakes, des corrections. Et nous avons enfin remis au collectif le soin de traiter les questions de montage les plus sensibles, autour de la représentation de la maladie notamment : l'incohérence, la violence, le délire, etc. Le film s'est donc constitué ainsi, par croisement des regards et ajouts successifs.

- Quel regard ce film porte-t-il sur le handicap / la maladie ? 

Aucun je crois. Moi je n'avais pas de regard à porter sur le handicap puisque c'était l'expérience collective qui m’intéressait. Mais il est vrai que la question de la maladie l'a emporté dans le groupe puisque c'est le quotidien des personnages.  Toutefois, je ne pense pas que l'un d'entre nous aurait abordé la maladie sous l'angle d'un handicap. Il y a un texte au début du film qui dit : « Je suis autre, tout comme chacun, car qui est « comme les autres » ? Nous sommes tous autres ». Puis : « Je suis miroir. La folie des autres c’est sa propre folie qu’on ne veut pas voir. Nous sommes miroirs ».  Plus tard dans le film, un personnage souligne que « le problème ce n'est pas la folie, c'est la souffrance ». C'est peut-être la meilleure manière de qualifier le regard que nous portons sur cette question.

Source Mon cher watson