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Post de blog : La vie après la folie

le 10 avril 2017

[Blog Comme des Fous] Le XXe siècle est celui de la mort de la « Folie ». Ce terme qui recouvre une réalité très vaste, trop vaste peut-être, ne veut aujourd’hui plus rien dire. La folie n’est plus, elle est devenue pathologie.

Un individu dans un état délirant n’est plus un fou, c’est un malade. Dans cette logique, la psychiatrie s’est appliquée à classifier les différents types de délires, à leur attribuer des caractéristiques afin de pouvoir les appréhender rationnellement pour les traiter.

Établir une approche « rationnelle » de la folie est une démarche caractéristique de notre époque qui met une énergie formidable à classifier les choses afin de les passer au crible de l’expérience scientifique et d’en tirer des conclusions sur lesquelles s’appuyer pour les expliquer. C’est une démarche qui a une validité, mais qui a aussi des limites, notamment dans le cas de la folie.

Il est possible que le fait de se limiter à une lecture scientifique de ce qu’on appelle aujourd’hui « les délires psychotiques » puisse être une approche, qui tout en étant nécessaire à un moment donné, soit aussi très restrictive. Il est également possible que cela prive l’individu de l’idée d’aller se confronter à ce vécu comme il devrait le faire pour se remettre du fulgurant pouvoir de destruction de cette expérience.

Il ne s’agit pas ici de nier qu’un délire psychotique est un dysfonctionnement du système nerveux central, il s’agit simplement de préciser que ce moment de dysfonctionnement, n’en reste pas moins un vécu véritable, souvent d’une intensité extraordinaire, qui ne s’arrête pas d’avoir existé sous prétexte qu’on y a « mis fin » grâce à des médicaments et qu’on lui a donné le nom d’une maladie.

Ce délire ne nous a certainement pas livré tous ses secrets parce qu’on le qualifie de délire schizophrénique, maniaque, mystique ou paranoïaque. Sans parler du fait que dans bien des cas, l’ensemble de ses éléments se mélangent au moment du délire. Et qu’en réalité les médecins ne s’appuient que sur l’aspect dominant qui demeure, une fois le délire canalisé, pour poser le diagnostic, ignorant ainsi tous les autres aspects, comme s’ils n’avaient pas existé ou que le fait qu’ils aient existé n’a pas d’importance.

En effet, à l’heure actuelle, l’impératif face à la folie, c’est d’y mettre fin, à juste titre. Y mettre fin et après ? et bien dire à la personne qu’elle a été malade, très malade. Et donc ? Et donc dans la plupart des cas de ne pas évoquer le contenu de l’épisode, à part pour valider que les symptômes décrits par le patient sont bien caractéristiques d’une pathologie identifiée, afin de poser un diagnostic.

Mais cette manière d’aborder les choses est-elle suffisante pour permettre aux personnes concernées d’établir un rapport avec cette expérience et de l’intégrer de manière adéquate à leur parcours de vie ?

Ce qu’il faut préciser dès maintenant, c’est qu’il est probable qu’un grand nombre de personnes n’aient pas la volonté de prime abord « d’établir un rapport » avec cette expérience qui l’a mené tout droit en psychiatrie et qui suscite dans bien des cas beaucoup de honte, de souffrance et de désarrois. Il n’en reste pas moins que cette expérience aura modifiée durablement leur structure mentale, qu’elle aura laissé des traces dans leur mémoire désormais fragilisée, qu’elle leur aura fait vivre des sensations extrêmes de peur, de paranoïa, de persécution, mais aussi de créativité, de connexion au sacré, inscrites à jamais dans l’histoire de leur psyché et de leur corps. Tous ces états modifiés de conscience ponctués d’expériences hallucinatoires et mystiques auront bel et bien eu lieu, avec autant de véracité que n’importe quel événement de vie, à cette différence près qu’ils ne correspondaient à rien dans la réalité matérielle telle qu’elle est perçue par tous.

C’est un choc énorme pour la conscience de se reconnecter, après la folie, à cette fameuse réalité telle qu’elle est perçue par tous. Comment vivre en étant plus vierge de l’expérience de la folie ? Comment revenir parmi les autres, ébranlé par cette expérience inouïe ? De cela, la psychiatrie ne nous dit rien.

La nécessité d’appréhender le contenu du délire psychotique comme un élément central du vécu d’une personne demeure entière. Et par là même celle d’appréhender les expériences mystiques et métaphysiques du délire psychotique autrement. Jusqu’à aujourd’hui, parce qu’elles surviennent dans un contexte pathologique, elles sont immédiatement considérées comme caduques.

Sans nier le caractère pathologique de la folie, il s’agit de réhabiliter la folie dans toutes ses expressions et dans toutes ses dimensions afin de donner à son caractère pathologique sa juste place. Donner à la part de pathologie qui existe dans la folie sa juste place, c’est donner plus de force et de précision à la thérapeutique qui en découle. Mais réduire l’expérience de la folie à sa dimension pathologique, c’est prendre le risque de ne pas permettre à l’individu qui l’a traversé de comprendre, d’apprendre, de l’intégrer à son parcours de vie comme une étape initiatique. Au risque de rester rempli de honte, de doutes, d’incertitudes, d’épuisement et de douleur face à l’ampleur d’un phénomène qui devient inassimilable si on le limite à sa dimension pathologique.

Donner au caractère pathologique de la folie sa juste place c’est s’autoriser à envisager des approches complémentaires qui pourraient permettre à l’individu de se remettre sur long terme de cette expérience traumatique, plus vite et plus complètement.

La folie est une opportunité considérable pour un individu de se voir tel qu’il est, dans toutes ses dimensions et de mettre en place des démarches, un mode de vie, des activités spécifiques indispensables à la singularité qui est la sienne : celle de pouvoir devenir fou…

Source Blog Comme des Fous