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Post de blog : Santé mentale et études de médecine

le 3 janvier 2017

[Perruche en Automne] Le JAMA de cette semaine a, comme il en a l’habitude, fait un numéro spécial « éducation médicale ». Trois articles sur la santé mentale et le bien-être des étudiants en médecine ont retenu mon attention. Le sujet m’intéresse pour des raisons personnelles. Il est important et il mérite de sortir des caricatures et du prêt à penser.

Le premier est une méta-analyse sur la fréquence de la dépression et des idées suicidaires chez les étudiants en médecine. Les résultats de ce travail, qui a dépouillé 195 articles incluant 129 123 étudiants dans 47 pays, montrent que 27.2% (9.3%-55.9%) des étudiants dépistés présentent des critères de dépression. Les idées suicidaires (24 études, 21 000 étudiants et 15 pays) sont présentes chez 11.1% (range, 7.4%-24.2%) des sujets étudiés.

Parmi les résultats importants, cette prévalence élevée de dépression n’a pas bougé avec le temps, de 1982 à 2015. Une donnée importante est l’évolution de la fréquence de la dépression au cours des études de médecine. Neuf études longitudinales (2432 sujets) suggèrent que cette fréquence augmente de 13,5% au cours des études avec de grandes disparités entre les études. Le fait de faire des études de médecine est  associé à  une augmentation du risque de dépression.

Enfin le résultat le plus effrayant peut être est que parmi les étudiants avec une dépression seulement 15,7% bénéficient d’un soin psychique. L’effectif est de seulement 954 personnes, mais c’est terrible de se dire qu’encore un fois les cordonniers sont les plus mal chaussés. Pour ceux qui vont me dire, mais dans cette tranche d’age est ce que ce n’est pas fréquent d’avoir des symptômes de dépression? La réponse est, le risque chez les étudiants en médecine est multiplié par 2 à 5 par rapport à une population du même age.

Après ce constat accablant, comment améliorer le bien être de l’étudiant en médecine? Une nouvelle méta-analyse essaye de répondre à cette question, seulement 28 études sont retrouvées, utilisant 7 approches différentes. Globalement, mettre en place un programme pour améliorer le bien être des étudiants semble utile à ces derniers. La qualité méthodologique n’est pas au rendez vous malheureusement, rendant les conclusions difficiles. Le gros intérêt de cet article est de montrer pour le béotien que je suis, les différentes approches possibles pour améliorer le bien être des étudiants en médecine. Un résultat, très intéressant, qui remet en cause pas mal de préjugés, est que les étudiants en médecine rapportent moins de stress ou de burn out plus ils passent de temps en clinique. A bon entendeur, salut.

Ces deux méta-analyses sont des mines sur le sujet. Je vous en conseille cette lecture. Elles sont accompagnées par un éditorial très intéressant, même si à mon avis, il ne touche qu’un aspect du problème. Il pointe les différents éléments structurels liés aux études médicales qui explique cette forte prévalence de souffrance psychique. Avant de les citer, nous, professionnels du soin allant de l’aide soignante au chef de service, devons répéter encore et encore que nous faisons un métier difficile et dur psychiquement. Nous sommes exposés à la souffrance, à la mort, au deuil, à la douleur, à la misère, au désespoir, à la violence d’une société qui ne veut pas faire de place aux plus fragiles. Nous sommes exposés en permanence à cette pression, à ce stress, qu’est de soigner le mieux possible avec le moins de temps possible, et en plus maintenant avec l’angoisse d’être pris pour des brutes. J’ai déjà écrit pourquoi je pensais que ce métier était un job un peu différent des autres. Pourquoi se coltiner avec la mort comme compagne n’est pas tous les jours faciles. Nous devons absolument et collectivement trouver des solutions pour améliorer la santé psychique des soignants, commencer au cours des études est une bonne stratégie. Ceci ne passera pas par la stigmatisation d’un lieu ou d’une catégorie. Il faut une prise de conscience du problème dans toutes ses dimensions qui vont du très individuels au très collectif qui est la structuration des études médicales. Ne s’attaquer qu’au versant individuel ou qu’au versant collectif ne résoudra rien. Nous devons envisager des mesures s’attaquant à tous les fronts. Nous devons absolument destigmatiser la souffrance psychique.

Pour revenir à l’éditorial, comme je suis universitaire et qu’il est toujours bon de balayer devant sa porte. Voici les éléments de culture des facultés de médecine qui ne font probablement pas du bien aux étudiants.

  1. La médecine est exigeante, donc pour préparer au mieux les futurs professionnels, les écoles de médecine doivent être exigeantes et rigoureuses. C’est le modèle on est des Marines ou une forme de darwinisme appliquée à l’éducation. Nous sommes probablement capable de former sans tuer psychiquement 30% des étudiants.
  2. La santé psychique est méprisée. Les facultés de médecine ont rarement un psychiatre comme doyen. Le somaticien méprise toujours  le psychiatre, même si il s’en défend. Avoir une maladie somatique fait toujours plus sérieux que la maladie mentale. La première est rarement stigmatisante, la deuxième toujours. De plus, la prévention en terme de santé mentale est rarement abordée.
  3. La structure hiérarchique des facultés avec des départements différents s’occupant de la pédagogie et des étudiants, parfois avec de la compétition pour les budgets. En France comme il n’y a de l’argent ni pour l’un ni pour l’autre, ça simplifie.
  4. L’administration des facultés de médecine ne s’intéresse pas vraiment à la santé psychique des étudiants, sauf quand c’est trop tard.
  5. Une des limites actuelles est de toujours se focaliser sur l’individu plus que sur l’aspect structurel. La prévention passe par des approches individus centrés plus que sur des modifications de la forme et du contenu de  l’enseignement. Il est nécessaire de travailler sur les deux. Ceci sous entends de penser que dans la santé mentale, l’individu est aussi important que son environnement et inversement. Vouloir trouver une solution sans prendre en compte les deux est voué à l’échec.

Il y a un énorme travail à faire sur ce sujet. Il est important pour plusieurs raisons, individuel, souffrir n’est pas une fatalité ou un rite initiatique. Tout ceux qui ont fait ou font du sport savent qu’à l’entrainement, il y a de la douleur mais elle doit être consentie et pas subie pour être constructive. Dans l’apprentissage de ce métier dur et difficile, une dose de douleur est inévitable, elle doit être anticipée, expliquée, analysée pour qu’elle ne détruise pas l’individu. Prévenir que c’est difficile, expliquer pourquoi et quand ça survient dire qu’il est important d’en parler rapidement sans tabou. Notre rôle en temps qu’éducateur est d’accompagner cette souffrance par de la générer volontairement ou involontairement. Il est aussi de notre devoir, d’aider certains à réaliser que leurs choix professionnels n’est peut être pas pertinent. A l’échelon collectif, former des professionnels qui vont bien dans leur tête ne peut qu’améliorer le soin. Le meilleur moyen de lutter contre les brutes, c’est l’éducation et la prévention de la souffrance psychique. La dépression ou les idées noires ne font pas des bons soignants. Nous devons avoir des moyens pour mieux comprendre la mécanique de l’apparition des troubles psychiques dans les facultés de médecine pour pouvoir réellement les prévenir. Le fait que depuis 40 ans la fréquence reste la même montre que probablement les mesures prises trop focalisées sur des choses qui paraissent évidentes ne sont pas les bons déterminants. Faisons de la vraie science pas du café du commerce sur un sujet grave.

Source Perruche en Automne