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Témoignage : "Aujourd’hui addictologue, j’ai été toxicomane pendant quinze ans"

le 29 septembre 2016

[Le Monde] Marie de Noailles, 41 ans, raconte son parcours d’ancienne toxicomane devenue psychologue dans « Addict ».

«L’herbe, l’ecstasy, la ­cocaïne, l’héroïne, l’alcool et les cachets, j’ai tout pris. Aujourd’hui, je suis psychologue spécialiste des addictions et psychothérapeute. Je voudrais donner de l’espoir à ceux qui sont restés dans cet ­enfer. Et briser un tabou. En France, les spécialistes de l’addiction qui sont passés par là ne veulent pas en parler. Je n’ai aucune excuse. J’avais tout pour être heureuse. Je suis la seconde fille choyée du duc et de la duchesse de Noailles. Avec ma mère journaliste, mon père haut fonctionnaire, ma sœur aînée et mon frère, nous vivions dans un hôtel particulier parisien en bord de Seine, nous passions les week-ends au château de Champlâtreux, dans le Val-d’Oise. Je ­savais que j’avais de la chance. Mes ­parents étaient aimants – même si ma mère était peu démonstrative et mon père souvent absent. Ma famille ne dysfonctionnait pas davantage que les autres.

A 13 ans les premiers joints

Mais, à l’école, j’étais nulle. Dyslexique. J’étais persuadée qu’on me trouvait un peu débile. Quand j’ai eu 8 ans, nous sommes partis vivre à Washington. J’ai fréquenté l’école américaine pour apprendre l’anglais, je ne m’y suis pas sentie à ma place. A mon retour en France, vers 11 ans, le calvaire a commencé. Je faisais tellement de fautes dans les dictées qu’un jour une prof m’a humiliée devant toute la classe. “Avec un nom comme ça, la moindre des choses, c’est de savoir écrire !” Cela a été le début du rejet de mon milieu. A 13 ans, je fumais mes premiers joints, avec des copains. Dès que j’ai commencé, je me suis dit : “C’est ce que je veux faire dans la vie.” Tout ce que j’avais pu ressentir d’émotions négatives était anesthésié. Moi l’hypersensible, manquant ­totalement de confiance, moi qui n’avais jamais été insouciante, qui étais née la boule au ventre, je me sentais enfin bien.

Une première cure à 15 ans

Je suis devenue accro et j’ai enchaîné, vers 14-15 ans, avec l’ecstasy et la cocaïne que je trouvais en boîte de nuit (où j’allais en cachette), et aussi l’alcool. Pour avoir de l’argent, je mentais à ma grand-mère, j’inventais des cadeaux à faire aux copines. Mes parents s’en sont rendu compte, se sont dit que s’il y avait un conflit avec eux je serais plus heureuse au loin. J’ai fréquenté les internats français et américains. J’en étais virée à chaque fois parce que je fumais. J’ai suivi ma première cure de désintoxication aux Etats-Unis à 15 ans. J’ai vu des dizaines de psys, j’ai écumé toutes les cliniques de ­Paris et des environs, les urgences psychiatriques aussi. Dix cures, quinze hospitalisations…

J’ai fait mon “entrée dans le monde” au bal des débutantes, Hôtel Crillon, sous l’emprise de diverses substances. Une tradition ridicule, mais j’avais envie de me sentir un peu normale (pour mon milieu). J’ai été acceptée dans une bonne école de photographie, mais j’étais incapable de suivre les cours. Consommer des produits, boire du soir au matin passait avant tout. Je n’avais ni envie de mourir ni envie de vivre.

J’ai fini par peser 45 kg pour 1,68 mètre. Je m’habillais chez les enfants. Le pire, c’est que j’étais devenue tout ce que je savais ne pas être. Menteuse, tricheuse, indigne de confiance. C’était le cercle vicieux : on a honte donc on ­consomme, on consomme donc on a honte… J’ai frôlé l’overdose, j’ai eu un accident de voiture après avoir mélangé ­alcool et médicaments. J’étais tellement anesthésiée, je me respectais si peu, qu’un policier a abusé de moi, une nuit, dans le 18e arrondissement de Paris, sans que cela me traumatise vraiment.

Source Le Monde