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Témoignage : La schizophrénie racontée de l’intérieur

le 24 février 2017

[Le Temps] Patricia a 38 ans, elle est schizophrène depuis dix ans. Voici son histoire racontée de l'intérieur, entre rires et larmes, crises violentes et moments d'apaisement. 

Patricia se présente souriante et jolie, un brin nerveuse derrière un maquillage discret, sa coupe au carré blonde lui fait comme une auréole au soleil. Patricia a 38 ans, elle est schizophrène. Nous irons marcher au bord du lac. Le regard sur l’horizon, elle nous parlera de sa vie, et de ce qu’elle nomme aussi sa folie. On ne saura pas si les rares larmes qui font couler son mascara sont le fait du printemps et de sa lumière stridente, ou si ce sont les souvenirs difficiles qu’elle évoque, d’une voix constante entrecoupée de silences parfois longs...

Apprendre à gérer

«La schizophrénie s’est déclarée il y a une dizaine d’années. J’ai été internée quatre fois en l’espace de deux ans. De force. Les crises, ça met dans un état second, on n’est pas très conscient de ce qui nous arrive. Depuis, je n’ai plus été internée, mais les crises, j’en ai encore, disons, chaque année. Mais elles sont moins… denses. Et j’apprends à les gérer. J’apprends à rester chez moi, à rester tranquille.

J’ai toujours refusé la médication, parce que je pense qu’on est doté d’une intelligence, et qu’on doit bien pouvoir s’en servir pour maîtriser la schizophrénie. Je suis partie sur des thérapies naturelles. Ayurveda, fleurs de Bach, méditation, beaucoup de méditation. Et un changement de vie, j’ai arrêté de boire et de fumer, j’ai changé mon cercle d’amis.

ll y a eu, aussi, un retour à la foi, que j’avais perdue pendant dix ans. J’aime bien aller à l’office du matin, c’est une chouette manière de faire démarrer la journée. La foi m’apporte de la satisfaction, de l’autosatisfaction. Elle m’aide à ne pas baisser les bras, et à voir les choses un peu en rose. La schizophrénie, pour une grande partie, c’est être très négatif sur soi-même et ce que l’on fait. Il y a beaucoup de dépression, de douleur profondes que l’on n’arrive pas à colmater.

Je me suis fâchée avec Dieu à 18 ans, parce que je trouvais que les gens étaient méchants, je ne trouvais rien de bon à découvrir en eux. Bien plus tard, j’ai trouvé un livre qui parle de l’équilibre émotionnel, une méthode de conditionnement, comme la méthode Coué. C’était un peu avant mes internements. Les crises sont arrivées… j’imagine qu’à force de me répéter cent fois par jour que je m’aimais, ça a dû déclencher un truc, faire remonter des choses… que j’avais vécues dans mon enfance.

Première crise à 28 ans

Concrètement, la première crise… J’avais 28 ans. Je me suis mise à parler toute seule. Je mélangeais toutes les langues, l’allemand, l’italien, l’anglais, le français, c’était incohérent. Je le sais par les rapports que j’ai lus, j’ai peu de souvenirs de cette période-là. Ce sont mes parents qui m’ont amenée à l’hôpital psychiatrique la première fois. J’y suis restée une semaine, et une semaine après en être sortie, il s’est passé à nouveau la même chose.

Ce qui a provoqué les crises? J’imagine, deux facteurs: le besoin d’exprimer une douleur et tous ces souvenirs que mon cerveau avait enfouis très profondément. Et aussi, le fait qu’à l’époque, j’avais une très mauvaise hygiène de vie. Quels souvenirs? Ce sont des traumas… que j’ai vécus entre la fin de l’enfance et l’adolescence. Des histoires de famille, rien de très particulier… Disons que, généralement, on observe chez le schizophrène des troubles de la sexualité, et de l’alimentation. J’imagine que je fais partie d’une bonne moyenne de schizophrènes! [Elle éclate de rire].

En sortant de l’hôpital, j’ai travaillé comme serveuse. Avec des horaires où je commençais à 4 h 30 du matin, et terminais à 14 heures. Je voulais éviter de travailler avec des gens qui boivent. A la fin de mon service, je peignais, je faisais du kendo, de la natation, du jogging, ça m’a beaucoup aidée de faire du sport tous les jours. C’est l’époque où j’ai arrêté de fumer. C’est une bonne période de ma vie. Et puis, un jour, j’ai de nouveau fait une crise et je suis retournée à l’hôpital.

Pendant deux ans environ, je n’avais vu aucun médecin. Un jour, j’ai senti que je n’y arrivais plus toute seule. J’ai appelé l’hôpital psychiatrique pour reprendre un suivi régulier, un rendez-vous toutes les six semaines. Ça m’a aidée à avoir confiance en moi, à mettre en lumière les éléments de la personnalité sur lesquels je devais travailler. Aujourd’hui, mes contacts avec le médecin de l’hôpital se font surtout par e-mails, avec une rencontre tous les trimestres environ.

Source Le Temps