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Témoignage : Le jour où j'ai été diagnostiquée bipolaire...

le 24 octobre 2016

[Huffington Post] Le diagnostic, c’est ce qui m’a sauvée. Moins pour la prise en charge médicamenteuse que pour la prise de conscience que j’ai amorcée.

C'est le 12 janvier 2013 que ma vie a basculé. A vrai dire, j'aurais dû me douter que quelque chose n'allait pas lorsque la psychiatre qui me suivait depuis trois ans avait modifié mon traitement pour dépression, en suggérant d'introduire du Dépamide. Mais j'étais à l'époque peu soucieuse des traitements que l'on m'administrait. Du moment que je pouvais poursuivre mon travail d'enseignement et de recherche, écrire mes articles universitaires et participer à des colloques, le reste était dépourvu d'importance. Hors l'Université, point de salut.

Mais voilà, mes proches écopaient d'une violence insoupçonnable "de l'extérieur". Et comme je me sentais coupable de faire subir aux êtres chers un ras-le-bol que je ne montrais jamais aux indifférents, je retournais l'agressivité contre moi, en gestes autodestructeurs. J'étais double: il y avait la vraie personne, que je n'avais jamais cherché à connaître vraiment, et le masque social et amical que je portais le plus souvent J'aurais pu continuer ainsi, en courant à une catastrophe à court terme, sans une série de "burn out"...

C'est le troisième et dernier qui a entraîné la crise décisive. J'ai accepté de consulter, le 10 janvier 2013, une psychiatre et psychanalyste de la MGEN (Mutuelle Générale de l'Education Nationale). Cette femme remarquable, qui a su m'écouter et qui m'a, par la suite, suivie en thérapie, m'a aussitôt demandé de faire un bilan auprès d'un psychiatre de l'hôpital Sainte-Anne.

Devant ce second psychiatre, j'ai été enfin moi-même. J'ai tout "avoué". A vrai dire, je n'avais pas vraiment honte de toutes les souffrances éprouvées et infligées, mais je n'y avais jamais prêté attention. J'avais été anorexique, boulimique, j'avais pratiqué l'auto-mutilation, j'avais eu des comportements excessifs (et c'est peu dire!), mais j'avais toujours réussi à mener en parallèle une vie non seulement apparemment "normale", mais même réussie. Je n'avais jamais mis de mots sur mes maux, sauf celui de "dépression", et comme je n'étais pas particulièrement triste, ce terme me paraissait inexact. Grâce au psychiatre qui, ce jour-là, m'a soumise à un questionnaire intelligent et substantiel, j'ai pu enfin mettre des mots sur des sensations, sur des comportements. Le diagnostic était posé: état-limite ancien, labilité de l'humeur avec des épisodes évoquant une manie irritable. J'étais bipolaire, tendance borderline.

Dans l'immédiat, il me fallait accepter un arrêt de travail de deux semaines, prendre un thymorégulateur, et avoir un suivi régulier avec un chef de service à l'hôpital psychiatrique de la ville où j'habitais et enseignais. J'étais loin de me douter que je ne reprendrais jamais mon métier de Professeur des Universités en Littérature comparée... J'ai eu beaucoup de chance, dans mon parcours médical récent, je n'ai rencontré que des psychiatres exceptionnels. Mais il a fallu vingt ans avant d'en arriver là, et d'être enfin correctement diagnostiquée (je ne souffrais pas d'une dépression unipolaire) et soignée.

A vrai dire, quand le psychiatre parisien m'a annoncé que j'étais bipolaire, je n'ai pas compris ce que cela signifiait. J'étais heureuse que ma souffrance, accumulée et tue pendant si longtemps, soit enfin comprise et prise au sérieux. Mais je n'avais pas saisi qu'il s'agissait d'une affection psychiatrique. De toute façon, le terme "bipolaire" est si galvaudé qu'il me paraissait aussi bénin que "grippe" ou "rhino-pharyngite". Ce qui me semblait en revanche réconfortant, c'est de voir que la société, en la personne de ce psychiatre et de ceux qui allaient prendre en charge ma pathologie par la suite, avait enfin à cœur de m'aider à aller mieux...

Le plus difficile, au début, a été de me faire à l'idée que j'étais malade, et même que j'avais une maladie mentale. J'ai bien dû me résigner à l'admettre, quand j'ai commencé à lire les ouvrages sur la bipolarité et le trouble borderline. Je me reconnaissais à chaque page... Chaque fois qu'un "test" était proposé, je remplissais tous les critères de l'heureux élu au trouble bipolaire! Pour moi qui avais toujours fait bonne figure et arboré un sourire chaleureux en toute circonstance, il était également très difficile d'expliquer à mes collègues que je souffrais d'une pathologie invalidante. De toute façon, j'avais un besoin crucial de silence, et je ne communiquais qu'avec réticence. Mon mari jouait le rôle d'intermédiaire entre un environnement professionnel que je percevais de plus en plus comme toxique, le psychiatre et moi.

Le diagnostic, c'est finalement ce qui m'a sauvée. Moins pour la prise en charge médicamenteuse, que pour la prise de conscience que j'ai amorcée ensuite, et pendant trois ans. Et surtout, j'ai enfin accepté de ne pas me confondre avec ma fonction sociale. J'ai redécouvert les choses essentielles. J'ai reconsidéré ma vie depuis l'enfance, et j'ai compris que j'avais toujours souffert d'une hypersensibilité qui, de stress en stress, m'avait conduite à des comportements à risque et avait fait de ma vie une comédie des faux-semblants.

Finalement, d'un diagnostic de maladie mentale, élément de honte et d'incompréhension, j'ai fait un instrument formidable de découverte de soi (du Soi?) et de joie... Jour après jour, j'ai découvert des manières d'aller mieux, en acceptant l'hypersensibilité sans la renier. Mais il n'est pas facile de se dire hypersensible, dans notre société axée sur la rentabilité et le struggle for life . C'est tout un état d'esprit qu'il faudrait changer, et c'est pourquoi j'ai décidé d'écrire un témoignage. Après avoir écrit mon livre, j'ai pris connaissance de celui du psychanalyste Saverio Tomasella, Hypersensibles . Trop sensibles pour être heureux? Nous sommes devenus amis, et nous avons de nombreux projets pour sensibiliser (si j'ose dire) les gens à ce que nous préférons appeler l'ultra-sensibilité. Pour les Personnes Hautement Sensibles, être reconnues et pouvoir montrer leur vrai visage est une nécessité absolue, une vraie thérapie.

Source Huffington Post