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Norvège : Lancement de services psychiatriques publics sans médicaments

le 6 octobre 2017

L'hôpital psychiatrique Asgård de Tromsø en Norvège est une construction d'allure plutôt désuète, ses bâtiments bas témoignent de l'architecture d'état de l'époque de la guerre froide, et en termes de situation géographique, pourrait difficilement être plus éloigné des centres de psychiatrie occidentale. Tromsø se trouve à 300 km au nord du cercle polaire arctique, et, pendant les mois d'hiver, accueille des touristes venus admirer les aurores boréales.

Pourtant c'est dans cet avant-poste éloigné que l'on peut trouver, à l'entrée  d'un étage qui avait été fermé mais qui vient d'être réhabilité, une indication surprenante sur la porte du service : medikamentfritt behandlingstilbud . La traduction en français : "Traitement sans médicaments". Et cette initiative a été ordonnée par le  Ministère de la Santé de Norvège à ses quatre autorités régionales de santé.

Le titre "traitement sans médicaments" ne décrit pas complètement la nature des soins dispensés ici. C'est un service pour les patients psychiatriques qui ne souhaitent pas prendre de psychotropes, ou qui demandent une aide pour s'en sevrer. Le principe directeur de ce service de 6 lits, est que les patients doivent avoir le droit de choisir leur traitement, et que le soin doit s'organiser en fonction de ce choix.
« C’est une nouvelle façon de penser » a déclaré Merete Astrup, directeur de l’unité de traitements sans médicaments. « Avant, lorsque les gens demandaient de l’aide, c’était toujours basé sur ce que l’hôpital voulait, et non sur ce que voulait le patient. On avait l’habitude de dire au patient ‘voici ce qui est le mieux pour vous.’ Mais maintenant on leur demande ‘que voulez-vous vraiment ?’ et ils peuvent dire ‘je suis libre ; je peux décider.’ »
Ce service, en étant situé loin des centres de pouvoir de la psychiatrie occidentale, peut être considéré comme une « tête de pont » pour des changements importants, a déclaré Magnus Hald, chef de services psychiatriques à l’Hôpital Universitaire de Norvège du Nord. « Nous devons considérer la perspective du patient comme aussi valable que celle du médecin. Si disent que c’est ce qu’ils veulent, cela me suffit. La question est d’aider les gens à avancer dans leur vie de la meilleure façon possible, et nous devrions les aider à avancer en utilisant les psychotropes si c’est ce qu’ils veulent, et s’ils veulent adopter une démarche sans médicaments, nous devrions les soutenir. Nous devrions atteindre ce but. ». Comme on pouvait s’y attendre, cette initiative, qui a été longuement préparée, perturbe la psychiatrie norvégienne. Cet aspect revêt plusieurs dimensions : succès politique pour les groupes d’usagers ; résistances de la part des psychiatres académiques ; débat sur les avantages des psychotropes ; et un effort, essentiellement à Tromsø mais aussi dans d’autres régions du pays, pour repenser le soin psychiatrique. « Le débat ressemble beaucoup à ce que l’on voit lorsqu’un paradigme est remis en cause » a déclaré Hald.

Entendre la voix des usagers : la longue lutte jusque 2015

La décision du ministère de la santé pour le traitement sans médicaments est le résultat d’années de lobbying par cinq organisations d’usagers, qui se sont alliées en 2011 pour former Fellesaksjonen for Medisinfrie Behandlingsforlop , (action conjointe pour un traitement sans médicaments en psychiatrie). Ce qui est particulièrement remarquable dans cette décision est qu’elle a nécessité de la part du ministère de la santé de dépasser les objections de la profession médicale, et d’écouter à la place un groupe de personnes qui ont un faible poids politique habituellement dans la société. Lorsque j’ai interrogé les leaders de ces groupes à ce propos, ils ont évoqué – avec une certaine fierté – une culture politique norvégienne qui tend à inclure tous les groupes. Cette pratique a grandi au cours des décennies, et plusieurs se sont référés à un changement dans la loi sur l’avortement, comme le virage marquant de cette transformation de leur société. Avant 1978, une femme souhaitant avorter devait se présenter devant une commission de deux médecins pour mettre fin à sa grossesse, l’avortement étant pratiqué par son médecin. Si elle était mariée, le mari devait consentir.  Malgré cela, avec un fort mouvement féministe militant pour un changement, cette année-là la Norvège adopta une loi sur l’avortement à la demande, qui donna aux femmes le droit de décider. La même année, la Norvège adopta une Loi sur l’Egalité des Genres, qui statua qu’hommes et femmes devaient bénéficier des mêmes chances dans l’éducation, l’emploi, le progrès culturel et professionnel. Aujourd’hui, les lois sur l’égalité des genres exigent que chaque genre représente au moins 40 % des membres des comités officiels, des directions des compagnies publiques, et des gouvernements locaux. Dans la même veine, les syndicats restèrent forts en Norvège, et aujourd’hui les sociétés sont tenues d’organiser des réunions annuelles avec leurs employés pour discuter de leurs affaires et de la manière de les améliorer.
Tout ceci décrit un pays volontariste pour la création d’une société dans laquelle les voix de tous les citoyens peuvent être entendues, et cette éthique s’est diffusée jusque dans les services de santé. Il devint courant, pour les hôpitaux et les autres fournisseurs de services de santé, de mettre en place des « commissions d’usagers », avec l’idée que « les usagers doivent avoir droit à la parole et à être entendus », a déclaré Håkon Rian Ueland, leader de We Shall Overcome , un groupe de survivants de la psychiatrie. « Et ce n’est pas seulement en psychiatrie. Les usagers et leurs proches devraient être entendu dans tous les domaines de la médecine ».
Bien que ceci offrait un terreau fertile à l’émergence de groupes d’usagers en psychiatrie avec accès aux politiques et au ministère de la santé, leur pouvoir politique potentiel était amoindri par le fait que les différents groupes avaient des philosophies différentes sur la psychiatrie et le bénéfice de ses traitements. D’un côté, il y avait We Shall Overcome . Fondée en 1968, sa meilleure description est celle d’un groupe de survivants, décidé à se battre – comme son nom l’indique – pour les droits civiques des « ex-patients ». De l’autre côté il y a des groupes plus modérés comme Mental Helse qui, avec ses 7 500 membres, est la plus grande organisation en santé mentale de Norvège. Très longtemps, ces différences n’ont pas permis que le lobbying auprès du gouvernement aboutisse à un changement. « Nous ne sommes pas d’accord sur tout » a déclaré Anne Grethe Terjesen, leader de LPP , une association nationale pour les familles et les soignants en santé mentale. « Le gouvernement dit ‘vous voulez ceci, mais d’autres veulent cela’. Ceci leur permettait de nous ignorer »
Toutefois, au cours des 15 dernières années, tous les groupes d’usagers ont observé avec la même  consternation le fait qu’un aspect particulier de la psychiatrie moderne – l’augmentation des traitements forcés – se banalisait en Norvège. Au moins une étude établit que la Norvège a le plus haut taux de traitements forcés de tous les pays d’Europe, et que de tels traitements s’imposent aux patients rendus à la société, ce que les groupes d’usagers trouvèrent à la fois honteux et horriblement oppressant. Aujourd’hui, des équipes externes viennent au domicile des personnes pour s’assurer de l’observance à l’ordre de prise de médicaments, qui peut être « à vie », ont déclaré les leaders des groupes d’usagers. « Là est le problème » affirme Terjesen. « Une fois qu’ils ont écrit que vous devez prendre cette médication, il est très, très difficile d’en sortir. Si vous dites que vous n’en voulez pas, vous pouvez faire appel à une commission, mais la plupart se voient déboutés ». Per Overrein, leader du groupe Aurora , ajoute : « Je n’ai jamais entendu dire qu’un patient obtenait satisfaction dans une commission ».

Source Forumpsy.net