Santé mentale des détenus : que proposer ?

Publié le 16/02/2026 Ethique
Le ministre de la Justice a lancé l’idée d’ouvrir des « prisons-hôpitaux » pour des personnes incarcérées vivant avec des troubles psychiques. Son projet a suscité des discussions autour des soins psy en milieu pénitentiaire.

[REVUE DE PRESSE] Créer des « prisons-hôpitaux » pour des détenus concernés par des troubles psychiques, tel est le projet du ministre de la Justice. Gérald Darmanin souhaite ouvrir un premier établissement pénitencier de ce type d’ici la fin de l’année, a appris France Info le 20 janvier. Son entourage indique au média qu’il y travaille avec la ministre de la Santé.

Les lieux envisagés fonctionneraient « avec des agents pénitentiaires spécialement formés et une structure médicale adaptée », précise la source. « Il en va de la sécurité des détenus eux-mêmes, comme de celle des agents pénitentiaires », explique-t-elle après avoir cité des chiffres selon lesquels « 20 à 25% des détenus présentent des troubles, dont beaucoup nécessitent des soins ».

Un rapport d’information parlementaire rendu public le 10 juillet 2025 donne une vision encore plus précise de cette réalité. Le travail copiloté par Josiane Corneloup (Les Républicains) et Elise Leboucher (La France insoumise) alerte sur une « surreprésentation des troubles ».

À leur entrée en prison, les détenus sont trois fois plus nombreux à être concernés par des troubles psychiques que le reste de la population (et jusqu’à huit fois pour les addictions), selon deux études réalisées en 2020 et 2023.

Le journaliste Sébastien Krebs de RMC, citant lui aussi l’entourage du ministre, rapporte que les « prisons-hôpitaux » seraient destinées à prendre en charge les « profils les plus dangereux, aux pathologies les plus lourdes ».

Il relaie la parole du syndicat de surveillants de prison UFAP-UNSA Justice qui se réjouit de la nouvelle mais attend davantage : « Un seul établissement ne suffira pas à éponger l’océan de besoins : le modèle doit être généralisé sans délai sur tout le territoire ».

  • Lire l’article de Sébastien Krebs sur RMC

Ce que ne disent ni les proches du ministre de la Justice ni le syndicat, c’est qu’il existe déjà  des unités pour les détenus à l’intérieur des hôpitaux psychiatriques. Régies par une loi de 2002, neuf unités hospitalières spécialement aménagées (UHSA) accueillent des personnes détenues nécessitant des soins psychiatriques en hospitalisation complète.

Certains professionnels de santé l’ont fait remarquer, comme la psychiatre hospitalière Geneviève Henault, qui rappelle, dans une publication Linkedin, que des soins sont aussi dispensés en prison par des équipes psychiatriques dédiées. Elle déplore plus largement l’absence de concertation avec les acteurs du soin pénitentiaire.

  • Voir la publication de Geneviève Henault sur Linkedin

Pour de nombreuses associations de professionnels des soins et d’usagers de la psychiatrie, ces « prisons-hôpitaux » constitueraient un « retour en arrière » par rapport à une loi de 1994 séparant la médecine de l’administration carcérale.

Qualifié de « flou et inquiétant », le projet est perçu comme une menace pour l’éthique médicale et la dignité des patients. Ces 24 associations craignent que la santé devienne secondaire, délaissée au nom d’enjeux sécuritaires.

Pour de nombreuses personnes travaillant tant la santé que pour la justice, l’inversion de la logique actuelle pose problème. « Dès lors que le cadre est pénitentiaire, la maladie mentale est traitée comme un facteur de danger à organiser plutôt que comme une souffrance à accompagner », regrettent-t-ils dans une tribune initiée par l’ASPMP et publiée dans Le Monde le 4 février. Ils répètent que la place des personnes concernées par troubles psychiques sévères n’est pas en prison. 

  • Lire la tribune du 4 février partagée sur Linkedin

Selon l’Observatoire international des prisons (OIP), s’appuyant sur les études citées plus haut, le passage en détention favorise par ailleurs l’apparition de troubles chez les personnes détenues et tend à aggraver ceux déjà présents. 

La journaliste membre de l’association, Laure Anelli, note ainsi que la proportion d’hommes présentant un trouble de stress post-traumatique est plus importante à la sortie de prison (plus d’un sur dix) qu’à l’entrée. Ce constat pousse, écrit-elle, à s’interroger sur les conditions de détention. Elle souligne également la nécessité d’améliorer le parcours de santé mentale « en prison, mais aussi et surtout au dehors ». 

  • Lire l’article de Laure Anelli sur le site de l’OIP

Nora, libérée en 2024 après quatorze mois d’incarcération, se confie au journaliste Johann Bihr de la revue Dedans Dehors (OIP) sur les effets de l’enfermement sur sa santé mentale : « Moi, jusqu’à maintenant, je ne suis pas bien. Je suis suivie par un psychiatre. Parce qu’enfermer quelqu’un comme un animal, 24 heures sur 24, ça laisse des traces ».

Elle estime qu’en prison, « il n’y a pas assez de suivi psychologique, psychiatrique… Il n’y a rien. Quand vous arrivez, on vous donne juste un tas de médicaments, comme ça on laisse les gardiennes tranquilles, on reste dans notre coin. On se transforme en zombie ».

  • Lire le témoignage de Nora recueilli par Johann Bihr sur le site de l’OIP

Certains détenus trouvent eux-mêmes des ressources, par exemple dans des projets porteurs de sens. Khaled Miloudi, ancien braqueur sorti de prison en 2021, a trouvé du soutien dans l’écriture. Au cours de ses 20 ans de détention, il a failli mettre fin à ses jours à l’isolement. Devenu poète, il raconte ce qui l’a aidé à retrouver l’équilibre à la journaliste de France Culture Leïla Djitli. 

  • Écouter le témoignage de Khaled Miloudi recueilli par Leïla Djitli sur France Culture

CREDITS DE CETTE REVUE DE PRESSE

Veille de l’actualité en santé mentale : équipe Psycom
Choix du sujet en comité éditorial : Estelle Saget, Clémence Kerdaffrec, Cyril Combes, Léa Sonnet, Aude Caria (Psycom)
Rédaction : Clémence Kerdaffrec (Psycom)