Santé mentale des enfants : changer de regard pour sortir de l'infantisme
Hurler sur son enfant, le menacer, se moquer de lui ou l’insulter… 83 % des parents déclarent avoir eu recours à au moins une forme de violence verbale ou psychologique comme celles-ci, au cours des douze derniers mois. C’est ce que montre le baromètre de la Fondation pour l’enfance sur les violences dites éducatives ordinaires, mis en ligne le 17 avril.
À cette occasion, plusieurs médias se sont intéressés à la manière dont notre société considère les enfants. Ils sont nombreux à relever le décalage entre la loi, qui interdit toute forme de violence dans leur éducation depuis 2019, et les pratiques. Ils pointent aussi les conséquences pour leur santé mentale.
Il existe bien une prise de conscience des effets des violences physiques et psychologiques sur les enfants. Ainsi, sept parents sur dix identifient des risques d’anxiété, de dépression ou d’agressivité. Cependant, les violences continuent à s’exercer dans la plupart des foyers.
Ces violences sont moins souvent physiques que psychologiques et verbales. Selon Joëlle Sicamois, directrice de la Fondation pour l’Enfance, l’impact de ces dernières est souvent sous-estimé. « Rejeter son enfant, […] lui dire ‘’tu es stupide’’, le priver de certaines choses […] mises bout à bout [tout cela] a un impact sur l’estime de soi[…] Certains enfants vont avoir […] de l’anxiété, des difficultés d’apprentissage liées à ces usages. Scientifiquement, c’est prouvé que ça peut avoir des effets délétères sur le développement », expliquait-elle le 17 avril sur le plateau de BFM-RMC.
- Lire l’article et regarder la vidéo sur BFM-RMC
- Consulter le baromètre sur le site de la Fondation pour l’Enfance
Ces violences sont révélatrices du regard que nous portons sur l’enfant, selon Marion Cuerq, spécialiste des droits de l’enfant « Pendant longtemps, dans l’inconscient collectif, il a été considéré comme un objet d’éducation. Avec les lois et les cadres internationaux, il devient un sujet de droits, et cela change tout. Mais en France, la loi reste timide. On parle d’autorité parentale, pas de l’enfant en tant que personne », décrit-t-elle à la journaliste de Marie Claire Gwendoline Beauchet.
Les médias ont leur rôle à jouer. « Les représentations sont extrêmement puissantes. Elles façonnent une vision où les enfants seraient devenus des ‘’rois’’ et les adultes des victimes. Mais les données montrent que les enfants restent les premières victimes de violences », détaille Marion Cuerq.
Elle souligne également l’importance de nommer correctement les choses et refuse par conséquent d’utiliser l’expression de « violences éducatives ordinaires ». « Se répéter sans cesse que ces violences sont ‘’éducatives’’ n’est pas sain pour les représentations collectives […] Je préfère parler de ‘’violences adultistes’’.».
- Lire l’article du 30 avril sur Marie Claire
Le concept d’adultisme, apparu dans les années 1970 aux États-Unis, est encore peu utilisé en France. « C’est un système d’oppression, et donc de domination des adultes sur les enfants. [Il] est vraiment partout, dans les familles et les institutions », estime Claire Bourdille, cofondatrice du collectif Enfantiste, interrogée par la journaliste Hélène Guinhut Boncœur, pour le site de l’éditeur Bayard Jeunesse.
Concrètement, l’adultisme désigne le fait de considérer, consciemment ou pas, que les enfants sont inférieurs aux adultes et qu’ils leur appartiennent, à la manière d’un bien. Cette posture se manifeste par des préjugés, des discriminations et des violences. Les enfants peuvent par exemple être exclus de certains espaces sociaux. Leur parole est aussi souvent ignorée, et leurs émotions, minimisées.
- Lire l’article du 20 avril sur le site de Bayard
Pour qualifier « cette discrimination à l’encontre des mineurs », la pédopsychiatre Laelia Benoit emploie pour sa part le terme d’ « infantisme ».
Dans son livre Infantisme, paru en 2023, elle réfléchit à des pistes pour en sortir.
La première étape serait de mettre des mots sur le phénomène. Comme pour le sexisme ou le racisme, identifier ce qui pose problème dans nos représentations permettrait de remettre en question des pratiques éducatives et sociales banalisées, par exemple la mise à l’écart de l’enfant qui pleure.
Une autre piste serait de mettre en place une culture du « développement émotionnel ». Cela concerne d’ailleurs aussi bien les enfants que les adultes : il est bénéfique pour tous d’apprendre à accepter ses émotions plutôt que de chercher à les faire cesser.
- Écouter Laelia Benoît invitée en 2023 dans le podcast de Stéphanie d’Esclaibes Les adultes de demain
Leyna, 12 ans, aimerait être davantage écoutée et, pourquoi pas, s’exprimer par le vote. « Y’en a ils disent les enfants ils ne savent pas ce qu’ils font. Bah si […] Si on a des adultes qui viennent nous parler, nous comprendre, discuter, je pense que dès le plus jeune âge on peut comprendre et on peut voter, prendre des décisions », confie-t-elle à la journaliste Johanna Bedeau.
Dans un épisode du podcast « La série documentaire » de France Culture dédié à la parole des enfants, Leyna raconte l’impact que les comportements des adultes peuvent avoir. « Ils pensent que comme on est des enfants, qu’on est plus petits, on est soi-disant inférieurs. Du coup, ils nous effacent comme si on ne servait à rien, on servira juste quand on sera grand, mais en faisant ça, certains enfants comprennent qu’ils ne sont rien et du coup, ils s’éteignent. Faut en parler aux enfants, comme quoi ils sont plus qu’une toute petite chose qui ne sert à rien ».
- Écouter l’émission de 2024 sur Radio France