Santé mentale : quand la stigmatisation fait la Une
[REVUE DE PRESSE] L’hebdomadaire Marianne a consacré sa Une du 15 janvier à la prise en charge des personnes étrangères concernées par des troubles psychiques en France. Dans ce numéro titré “La France, terre d’accueil des déséquilibrés”, la journaliste Rachel Binhas signe un article sur les titres de séjour accordés pour raison de santé. Un second porte sur les “migrants en situation irrégulière souffrant de problèmes psychiatriques”.
Cette couverture a suscité de nombreuses critiques de citoyens et de professionnels de la santé mentale, qui l’ont qualifiée de “stigmatisante” pour les personnes concernées par des troubles psychiques, et entraîné plusieurs prises de position collectives.
Dans le premier article (réservé aux abonnés), ainsi que sur les plateaux de Sud Radio, Europe 1 et BFMTV, Rachel Binhas présente la régularisation pour motif psy comme un phénomène problématique.
Le second article (abonnés) s’ouvre par une énumération de faits divers violents impliquant des étrangers vivant avec un trouble psychique et ciblés par une obligation de quitter le territoire. Il met en avant une proposition de loi visant, entre autres, à imposer un “examen psychiatrique pour les individus jugés dangereux en raison d’une radicalisation terroriste”.
- Voir la Une de Marianne
De nombreuses personnes, notamment des soignants, ont signé une lettre ouverte postée sur l’espace de libre expression des abonnés de Médiapart, dénonçant “un amalgame xénophobe, psychophobe et une exploitation indigne de la douleur des victimes et de leurs proches”. Lancé à l’initiative du psychiatre Antoine Pelissolo (par ailleurs secrétaire national du Parti socialiste) sous la forme d’une pétition réclamant “des excuses” au titre de presse, le texte avait recueilli au 29 janvier 1375 signatures.
- Lire la tribune publiée le 23 janvier sur Le Club de Médiapart
L’emploi du terme de “déséquilibrés” pour qualifier des personnes concernées par des troubles psychiques a particulièrement choqué. Sur les réseaux sociaux, de nombreux internautes se sont émus de ce vocabulaire péjoratif. “Je suis bouleversé par cette 1, a ainsi réagi le psychiatre Hugo Baup. Avoir une maladie psychique ou avoir été victime d’agression et vivre avec un état de stress post-traumatique ce n’est pas être déséquilibré !!!! C’est avoir besoin d’aide”.
“J’ai moi-même partagé la vie d’une personne atteinte de schizophrénie, qui venait de très loin. En quoi un malade est-il coupable de sa maladie ? Où est l’empathie ?”, renchérit Gaëlle B., enseignante, sous la publication. “Déséquilibré, terme choisi pour un titre de 1 renvoie un message extrêmement négatif et jugeant. C’est violent à lire”, ajoute Elise Hélène R., conseillère à l’emploi.
- Voir la publication de Hugo Baup et les commentaires sur Linkedin
L’association Désinfox Migrations, engagée dans la lutte contre les fausses informations sur les migrations, rappelle que le mot “déséquilibré “ne correspond à aucun diagnostic, aucune catégorie psychiatrique, aucun critère clinique”. Au contraire, il est utilisé “sans nuance ni précision” pour désigner toute personne perçue comme “folle”, “instable” ou “dangereuse”, entretenant la confusion entre troubles psychiques et dangerosité.
Désinfox Migrations souligne que le mot est considéré comme “stigmatisant” et “dégradant” par des associations spécialisées et des institutions de santé publique (en citant Psycom). Celles-ci recommandent d’éviter ce lexique, qui contribue notamment “à la marginalisation des personnes concernées” et “réduit une personne à une supposée altération mentale, sans reconnaître la diversité des troubles psychiques ni la complexité des situations”.
L’association pointe aussi un “décalage entre la réalité administrative et la mise en scène d’un système prétendument abusé” en relevant des données citées par la journaliste de Marianne elle-même. En effet, sur 37 demandes de report d’éloignement formulées uniquement pour motif psychiatrique par des personnes placées en centre de rétention administrative en 2025, une seule a obtenu satisfaction.
- Lire le communiqué de Désinfox Migrations sur Linkedin
L’association appuie notamment son argumentaire sur un article écrit par Chloé Tisserand, sociologue de la santé, membre de l’Institut Convergences Migrations, qui démonte le “poncif” selon lequel les étrangers viendraient en France pour “profiter du système de soin”.
Elle y relève que, selon les statistiques 2018 du ministère de l’Intérieur, “la délivrance de titres de séjour pour des motifs médicaux à l’issue d’une première demande d’admission représente moins de 2 % de la totalité des titres.”
- Lire l’article de Chloé Tisserand sur le site de Désinfox Migrations
Cette proportion modeste amène à relativiser la portée du dernier rapport (non publié) du service médical de l’Office Français de l’Immigration et de l’Intégration (Ofii) dont Marianne retient cette information : “entre 2017 et 2024, les troubles mentaux et du comportement représentaient le troisième motif de demande de titre de séjour pour soin”.
Selon le rapport 2023 de l’institution, ces troubles constituaient la “pathologie principale” de 13,9% de ces demandeurs entre 2017 et 2023. Il précise que “depuis 2018, la part des demandeurs invoquant des troubles mentaux et du comportement est en baisse”. En 2023, 3 235 demandes clôturées en faisaient état. Dernier chiffre qui vient contredire le titre de Une, les dossiers dans lesquels une ou plusieurs maladies psychiatriques étaient déclarées, ont reçu 33% d’avis favorables de la part des médecins de l’OFII, un taux “très nettement inférieur” à celui du total des dossiers (63,1 %).
- Consulter le 7e rapport publié sur le site de l’Ofii en mars 2025
Par ailleurs, les problématiques de santé mentale chez les personnes migrantes sont une réalité. En raison de leurs parcours de vie, elles sont statistiquement plus susceptibles de présenter un trouble psychique que la population générale.
Dans la revue du Groupe d’information et de soutien des immigrés (Gisti), le psychiatre Thierry Baubet, spécialiste du psychotraumatisme, explique que certains éléments ressortent constamment des recherches menées sur la santé mentale des migrants : “une fréquence élevée des troubles psychiques corrélée au nombre d’événements traumatiques, à la qualité de l’accueil, à la précarité et à l’accès aux soins”.
- Lire l’article de Thierry Baubet publié en 2021 dans la revue Plein Droit
Pour autant, on ne constate pas de lien systématique entre vécu migratoire et vulnérabilité psychique. Sur RFI, Élise Pestre, maître de conférences à l’Université Paris Cité, met en garde contre les généralités : « Il ne faudrait pas considérer que l’étranger est nécessairement beaucoup plus vulnérable. Cela dépend vraiment de sa structure psychique, de la manière dont il s’est construit dans sa vie. Mais tout de même, ce que l’on observe c’est que le fait de se déplacer d’un territoire à un autre, d’habiter un autre lieu, […] le changement de langue, du bain culturel, déstabilise. Si l’on est un peu fragile avant, cela peut faire éclater certaines défenses. […] Souvent cela peut être juste transitoire. […] Parfois non, cela fait céder des choses ».
- Écouter l’émission de 2019 sur RFI
CREDITS DE CETTE REVUE DE PRESSE
Veille de l’actualité en santé mentale : équipe Psycom
Choix du sujet en comité éditorial : Estelle Saget, Clémence Kerdaffrec, Cyril Combes, Léa Sonnet, Aude Caria (Psycom)
Rédaction : Clémence Kerdaffrec (Psycom)