Les terroristes sont-ils "fous" ?

Publié le 07/12/2023
L’attaque au couteau qui a fait un mort à Paris relance le débat autour d'un lien entre terrorisme et troubles psychiques.

[VU SUR LE WEB] Quatre jours après l’attaque au couteau qui a fait un mort à Paris le 2 décembre, l’assaillant a été mis en examen pour « assassinat en relation avec une entreprise terroriste ». Armand Rajabpour-Miyandoab, 26 ans, est un homme radicalisé – il a fait allégeance à l’organisation Etat islamique. Il est aussi concerné par un trouble psychique.

Le profil de cet homme a relancé le débat – récurrent – autour de la question : les terroristes sont-ils “fous” ? Pour sa part, l’assaillant avait été “soumis à une injonction de soins impliquant un suivi psychiatrique resserré et contrôlé par un médecin coordinateur”, a indiqué le procureur antiterroriste Jean-François Ricard. Ce suivi a pris fin en avril 2023, après une nouvelle expertise psychiatrique.

  • Connaître les faits avec la dépêche du 4 décembre de l’Agence France Presse (AFP) sur le magazine Le Point

Comme l’a rappelé sur France Inter le chercheur en sciences politiques Hugo Micheron, le djihadisme est une idéologie, pas un trouble psychique. “Ceux qui disent que c’est un fou [l’assaillant], irrattrapable, doivent au moins constater qu’il y a [chez lui] une remarquable cohérence idéologique”, a souligné ce maître de conférences rattaché à Sciences Po Paris. Trop souvent, explique-t-il, on qualifie d’irrationnels des discours qu’on ne comprend pas, par ignorance de l’idéologie djihadiste. 

Cela n’empêche pas qu’une personne puisse à la fois être concernée par un trouble psychique et adhérer à l’islam radical. “Si on les oppose, on a tendance à penser qu’un fou ne peut pas être un djihadiste convaincu et vice-versa, a souligné Hugo Micheron. [Dans le cas de l’assaillant] ça se combine“.

  • Ecouter l’entretien avec Hugo Micheron du 4 décembre sur France Inter

Si la majorité des terroristes ne sont pas “fous”, c’est le cas de certains. Ainsi, environ 5.200 personnes sont connues pour radicalisation en France et 20 % d’entre elles ont des troubles psychiatriques selon une source au sein du renseignement, citée par l’AFP. Cependant, la validité de ce chiffre est questionnée par les professionnels de la psychiatrie.

“Le Ministre de l’intérieur vient d’annoncer le chiffre de 20 %, indiquent-il dans un communiqué. Mais selon quels critères, quelles études épidémiologiques ? Selon toutes les études internationales, la prévalence des troubles psychiatriques parmi les sujets radicalisés et commettant des actes terroristes est d’environ 5 à 6 %. Selon les données communiquées par l’administration pénitentiaire en 2022, seulement 8 % des personnes incarcérées pour des faits de terrorisme présentent des troubles psychiatriques.”

Les recruteurs pour le djihad peuvent trouver une cible plus facile auprès de personnes concernées par un trouble psychique. “Certaines pathologies rendent les gens extrêmement influençables, notamment les troubles psychotiques, notamment certaines formes de schizophrénie”, a affirmé Guillaume Monod, psychiatre au centre pénitentiaire de Paris-La santé et directeur adjoint du Centre d’étude des radicalisations et de leurs traitements à l’université Paris-Cité, sur France Culture. 

“Quelqu’un qui souffre de schizophrénie n’est pas uniquement schizophrène […].. Il conserve, en partie, sa personnalité, son intelligence – c’est comme quelqu’un qui a du diabète, il n’est pas que diabétique ! Sa maladie va lui rendre les choses plus difficiles pour se défendre psychiquement contre des influences extérieures, contre le sentiment de persécution. Le talent des recruteurs c’est de se servir de ces failles pour influencer la personne.”

  • Ecouter l’entretien avec Guillaume Monod du 5 décembre sur France Culture

L’attaque a aussi suscité la polémique quant au suivi des terroristes présentant un trouble psychique. Le ministre de l’Intérieur a déclaré le 4 décembre, sur RMC : “il y a eu un ratage manifestement psychiatrique puisque les médecins à plusieurs reprises ont considéré que [l’assaillant] allait mieux et qu’il pouvait vivre “librement”.

  • Ecouter Gérald Darmanin dans l’émission Face à Face de RMC sur le site de BFM TV

Bernard Granger, professeur de psychiatrie à l’université Paris Cité, a réagi le jour même auprès de l’AFP, regrettant “une réaction à chaud où l’on cherche des responsables“. De leur côté, des acteurs de la santé mentale et des associations d’usagers ou de proches ont dénoncé le 6 décembre dans un communiqué “l’amalgame entre troubles psychiatriques et dangerosité criminologique en lien avec un processus de radicalisation”. Et de préciser : “un citoyen vivant avec un trouble psychiatrique peut être stabilisé sur le plan de sa santé mentale et être radicalisé, tout comme peut être radicalisé un citoyen sans trouble psychiatrique”.

Guillaume Monod, psychiatre cité plus haut, a rappelé sur France Culture que “les troubles psychiatriques sont évolutifs. Le psychiatre se limite à ce qu’il voit à un temps t. Il ne lit pas l’avenir. Il n’a pas des cartes de tarot pour savoir ce qui se passera dans six mois”. 

Plusieurs mesures ont été proposées à la suite de l’attaque. Le ministre de l’Intérieur souhaite créer une injonction de soins dont le préfet prendrait l’initiative. “Comme l’a dit le porte-parole du gouvernement, Olivier Véran, le parcours du suspect est conforme à l’état du droit, écrit la journaliste de RFI Frédérique Genot. [Actuellement] on ne peut interner quelqu’un de manière préventive, quel que soit son passé.” 

  • Lire l’article du 4 décembre sur RFI

De son côté, la sénatrice Nathalie Goulet a redéposé un texte datant de 2021, qui prévoit pour les personnes ayant été déclarées irresponsables pénalement, une durée de sûreté d’hospitalisation.

CREDITS DE CETTE REVUE DE PRESSE

Veille de l’actualité en santé mentale : équipe Psycom
Choix du sujet en comité éditorial : Estelle Saget, Alexandra Christine, Cyril Combes, Léa Sonnet, Aude Caria (Psycom)
Rédaction : Estelle Saget (Psycom)