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Atlantico : Tous sous tension ? De plus en plus d'arrêts maladie sont dûs à des problèmes de santé mentale

le 7 septembre 2017

Un rapport inquiétant du National Health Service - l'équivalent anglais de la sécurité sociale - a démontré que 31% des arrêts de travail sont prescrits pour des raisons de santé mentale. Peu de chance que la situation soit bien différente en France.

Un rapport du National Health Service, l'équivalent anglais de la sécurité sociale montre que sur les 5 millions de personnes arrêtées chaque jour en Angleterre, 31% le sont pour des raisons de santé mentale. La part aurait connu une augmentation très significative de 14% en un an outre-Manche. Pensez-vous que la situation soit similaire en France ? Une telle augmentation est-elle particulièrement préoccupante ?

Jean-Paul Mialet : Je ne dispose pas de statistiques permettant de répondre avec certitude à votre question. Mais on peut l’aborder par des voies détournées.

Depuis plus de vingt ans, la France est vice-championne d’Europe de la consommation d’antidépresseurs et de tranquillisants. Elle se situe en deuxième place après l’Espagne. On s’est félicité d’une baisse récente entre 2012 et 2015, mais elle n’est que de 10%. 

Étonnamment, le Royaume Uni dont il est question était, avec une consommation quatre fois moindre de ces produits, en queue de peloton, faisant jeu égal avec l’Allemagne. Certes, il n’y a pas nécessairement adéquation complète entre l’usage d’un traitement et le mal : autrement dit, ce n’est pas parce que les français consomment beaucoup plus de psychotropes que leurs voisins qu’ils sont obligatoirement plus affectés par la souffrance mentale.  Il peut y avoir mésusage, abus de prescription… Cependant, certaines enquêtes ont relevé une prévalence nettement plus élevée de troubles dépressifs et de troubles anxieux  en France qu’en Europe. 

Quelques chiffres enfin méritent d’être rappelés pour indiquer combien les troubles psychiatriques (sans préjuger de leur cause) pèsent sur l’économie française : en 2011, les coûts de la prise en charge psychiatrique étaient estimés à 109 milliards d’euros et les maladies psychiatriques représentent  à elles seules 15% des dépenses de l’Assurance maladie. La dépression est aujourd’hui le deuxième motif d’arrêt de maladie en France.

Pour revenir à votre question, il serait donc surprenant que le pourcentage d’arrêt de travail pour raisons de santé mentale en France ne soit pas d’un niveau comparable voire même supérieur à celui de l’Angleterre, alors que les français se montrent depuis longtemps plutôt plus vulnérables que les anglais dans ce domaine. D’ailleurs, dans une enquête récente sur le motif des absences des salariés du secteur privé en France, il était noté que 55% avaient une « source professionnelle » (contre 45% liées à la santé), impliquant la surcharge de travail, l’insatisfaction liée à la rémunération, la mauvaise ambiance au travail ou une mauvaise organisation.

Mais le NHS s’alarme d’une explosion du phénomène. Y a-t-il chez nous un accroissement comparable ? Je n’en suis pas certain. L’effet des bouleversements politiques survenus au Royaume Uni, leurs conséquences pour l’organisation du travail et les incertitudes qu’elles font peser jouent peut être leur rôle.

Bien avant l’Europe, dès 2005, le Canada s’est inquiété d’un accroissement considérable des arrêts de travail pour raison de souffrance psychologique lors de certaines réformes. Ils impliquaient la surcharge de travail due à la réduction des effectifs, la non reconnaissance, les conflits au travail et la perte de sens.

Xavier Camby : Je n'ai pas connaissance d'études probantes ou de chiffres réellement significatifs pour la France, d'autant que la terminologie "santé mentale" est par trop floue. Mais il est incontestable et hélas universel que de plus en plus de salariés souffrent sur le lieu de leur travail, non pas d'une pénibilité physique, qui n'a jamais cessé de reculer, mais psychique. Ces souffrances à caractère psychologique affectent bien sûr nos aptitudes supérieures, cognitives, décisionnelles, émotionnelles, relationnelles... Mais aussi notre biologie, par somatisation : lumbago, névralgies, maux de tête ont souvent une origine psycho-somatique. Mais on est de plus en plus persuadé que de très nombreux troubles "biologiques" ont une racine psychique : troubles du sommeil, de la digestion, de la régulation hormonale ou immunitaire, de la pulsation cardiaque en proviennent, le plus souvent. Beaucoup d'arrêt de travail, fondé sur des symptômes physiques, ont en fait une cause psychique. Il est donc douteux que les chiffres, les statistiques officielles sachent faire la différence entre la pathologie physiologique et celle d'origine "mentale".

Le terme de santé mentale est très large. Quels sont les domaines qui sont les plus concernés ? Quel rapport ce genre de pathologies semble le plus concernant pour un environnement de travail ?

Jean-Paul Mialet : Les domaines concernés sont avant tout les troubles anxieux et dépressifs. La schizophrénie, les troubles bipolaires, les troubles délirants ne connaissent pas d’accroissement de leur fréquence. Il s’agit en somme de troubles de la série que l’on aurait appelée autrefois « névrotique », « réactionnelle » ou « exogène » c’est à dire de troubles où les interactions avec l’environnement jouent un rôle majeur. Dans les études canadiennes, les arrêts de travail pour souffrance psychologique sont dus dans la moitié des cas à la vie privé et dans l’autre moitié aux difficultés professionnelles que je viens de citer.

Source Atlantico