Vous êtes dans : Accueil > Actualités > À lire, à voir, à écouter > CNRS : Ce que la psychologie doit à Platon

CNRS : Ce que la psychologie doit à Platon

le 16 février 2017

[CNRS] Olivier Houdé a revisité l’histoire de la psychologie pour la collection «Que sais-je ?». Bousculant joyeusement l'ordre des chapitres, le chercheur explique pourquoi, selon lui, les débuts de la psychologie ne remontent pas au XIXe siècle mais à... l'Antiquité ! Un entretien paru dans le premier numéro de la revue «Carnets de science».

Alfred Binet y a développé les célèbres tests de quotient intellectuel et jeté les bases de la psychométrie. Un bon siècle plus tard, le laboratoire de psychologie expérimentale se niche toujours au quatrième étage du bâtiment historique de la Sorbonne, au cœur du Quartier latin, à Paris. Olivier Houdé, qui occupe aujourd’hui le fauteuil de son illustre prédécesseur, y cultive la même passion pour l’étude du cerveau. Ce grand amateur de peinture, né à Bruxelles il y a cinquante-trois ans, s’est vu confier par les Presses universitaires de France la mise à jour de leur « Que sais-je ? » sur l’histoire de la psychologie.

Votre nouvelle histoire de la psychologie n’a plus grand-chose à voir avec les éditions précédentes…
C’est le principe de cette collection de faire appel à des auteurs successifs pour traiter une même thématique. Je prends ici la suite de Maurice Reuchlin, professeur de psychologie différentielle à Paris Descartes, qui avait publié un premier « Que sais-je ? » sur le sujet en 1957. Son livre s’appuyait sur un découpage par grands courants de la psychologie (expérimentale, animale, sociale, génétique ou développementale ) et, surtout, il en faisait débuter l’histoire au XIXe siècle, très précisément en 1889, date du premier Congrès international de psychologie réuni à Paris et considéré comme l’acte de naissance officiel de la discipline. Lorsque les Presses universitaires de France m’ont demandé d’en écrire une nouvelle édition, j’ai d’abord pensé à refuser, car je ne suis pas historien. De plus, mon approche est totalement différente de celle de Reuchlin. Les questions qui sont au cœur de la psychologie, cela fait deux millénaires que les penseurs se les posent. Si on veut en retracer l’histoire complète, il faut donc partir de l’Antiquité. Ce qui voulait dire beaucoup de travail et du temps à y consacrer.

Pourquoi avez-vous finalement accepté de l’écrire ?
Parce que je dirige le laboratoire CNRS de psychologie de la Sorbonne, qui fut le tout premier de France, créé à la fin du XIXe siècle, là où Alfred Binet a inventé la psychométrie et les tests du quotient intellectuel. Un siècle plus tard, j’ai la chance de pouvoir utiliser des techniques beaucoup plus modernes que lui, notamment l’imagerie cérébrale, et de travailler avec une trentaine de jeunes collègues scientifiques. En définitive, nous avons aujourd’hui à notre disposition les outils dont rêvaient déjà Platon et les médecins grecs pour comprendre les mécanismes du cerveau. Voilà pourquoi je ne pouvais refuser de retracer une si belle histoire !

Platon psychologue, vous n’y allez pas un peu fort ?
Je lance un pavé dans la mare, c’est vrai. Je dis que la psychologie était déjà à l’œuvre dans la pensée dès l’Antiquité, mais qu’elle a été longtemps masquée par la philosophie. Ne pas l’admettre reviendrait à prétendre aussi que, dans l’étude des mécanismes de la vie, tout ce qui précède la biologie moléculaire relève exclusivement de la philosophie ! J’ai la conviction qu’au cours du XXe siècle, les philosophes se sont sentis en danger face à ces psychologues de plus en plus scientifiques et envahissants, jusqu’à menacer de prendre leur place. Dans les milieux universitaires, il y a alors eu un pacte implicite selon lequel chacun restait sur son territoire sans marcher sur les plates-bandes de l’autre. Les psychologues ont dit : « Reconnaissez-nous comme une discipline scientifique nouvelle et, en échange, nous laissons à la philosophie toute la réflexion qui précède. »

Les choses n’ont jamais été formulées de manière aussi explicite, bien sûr, mais il y a bien eu, de fait, une sorte d’« arrangement épistémologique » de ce type. Cet état d’esprit est toujours présent de nos jours et cela explique pourquoi beaucoup de mes collègues ont été très surpris à la lecture de mon livre, surtout venant d’un scientifique, qui plus est neuroscientifique. Un psychologue ne touche pas à la philosophie ni à cette longue histoire qui l’alimente ! De quoi se mêle-t-il ?

Oublions donc 1889. À quand remontent alors les débuts de la psychologie ?
S’il fallait vraiment fixer un repère dans le temps, je dirais au XXXIIe siècle avant Jésus-Christ ! À cette période, on voit apparaître dans la mythologie égyptienne un homme à tête de chien penché sur une momie, le dieu Anubis qui pèse les âmes des morts pour décider de leur sort dans l’au-delà. On retrouve l’exacte réplique de la psychostasie – le terme qui désigne la pesée des âmes – jusque dans le christianisme, où l’archange saint Michel est souvent représenté avec une balance. Lui aussi est censé peser les âmes, le jour du Jugement dernier. Mesurer les âmes : voilà bien des manifestations de la psychologie qui résonnent avec nos études actuelles. Comment faire plus contemporain ?

Source CNRS