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La Croix : Un enfant ne se plaint pas de ses conditions de vie dans un camp

le 18 octobre 2017

Élisabeth Hoffmann, psychiatre à Médecins sans frontières, spécialiste des déplacés et des réfugiés, revient sur les traumatismes qui peuvent affecter les enfants réfugiés des camps irakiens, et sur l’importance d’un suivi psychologique.

Quelles déstabilisations, voire quels traumatismes, la vie dans un camp occasionne-t-elle pour un enfant ?

Élisabeth Hoffmann : Pour un enfant, la vie dans un camp peut ne poser aucun problème s’il n’a pas subi des traumatismes antérieurs et si ses parents sont en bonne santé mentale. Je le vois en Irak comme je l’ai vu à Calais. Si les parents vont bien, l’enfant va bien. C’est un principe en pédopsychiatrie : la santé des parents crée la santé de l’enfant.

Comment la vie quotidienne peut-elle ne poser « aucun problème » dans cet univers clos, monotone, dépourvu d’activités qu’est le camp ?

É. H. :D’un point de vue d’adulte occidental, c’est un univers insupportable. Mais il faut se mettre dans la peau d’un enfant irakien ou syrien. Avoir ses parents sur le dos toute la journée, ce peut être chouette ! Souvent, les enfants ne voyaient pas beaucoup leurs pères avant la guerre. Il y a aussi des copains pour jouer en permanence, d’autant qu’il y a beaucoup de lieux de rassemblement pour les enfants mis en place par les ONG.

Un enfant ne se plaint pas spontanément de ses conditions de vie dans un camp. Cela dépend aussi de l’âge. C’est beaucoup plus difficile après 10 ou 11 ans. Comment un adolescent peut-il s’identifier à un père qui a perdu toute estime de lui et n’a plus d’activité, comme c’est souvent le cas ? De son côté, l’adolescente souffre du fait que les hommes de la maison, inactifs, sont beaucoup plus disponibles pour l’empêcher de sortir de la tente. Les adolescents se rebellent beaucoup plus.

Comment cela se traduit-il dans un camp ?

É. H. :Toujours par des menaces d’actes violents. Les filles disent qu’elles vont se noyer dans la rivière ou s’immoler par le feu et les jeunes hommes cherchent le contact physique ou armé.

Beaucoup d’enfants dans les camps ont fui des territoires contrôlés par Daech. Quels traumatismes y ont-ils subi ?

É. H. : Il y a de nombreux cas de figure. Comme les adultes, certains ont vu des membres de leur famille tués, leur maison pillée, bombardée… C’est de cela et de l’état des parents face à cela que dépend la santé de l’enfant une fois dans le camp. Mais nous parlons de familles et, bien souvent, la famille est amputée par un décès ou une séparation, ce qui est beaucoup plus dur.

Les enfants parlent-ils de ce qu’ils ont vécu sous le contrôle de Daech ?

É. H. : Oui, et sinon, ils l’expriment en dessinant. Qu’ils parlent ne dépend pas uniquement de leur santé psychique mais aussi de leur capacité à verbaliser, de leur niveau d’études. Quand ils n’ont pas les mots pour dire leurs émotions, ils évoquent un problème physique, un mal de tête, de ventre…

Des parents sont-ils réticents à ce que vous approchiez leur enfant ?

É. H. : Non, en général, ce sont les parents qui nous amènent leur enfant. En revanche, ils nous demandent des médicaments pour un problème physique, de sommeil, d’agitation… Cela tient en partie à la clinique pratiquée par les psychiatres en Irak, fondée sur le traitement médicamenteux et non sur la psychothérapie.

Tous les enfants, dans un camp en Irak comme ailleurs, disposent de peu de symptômes pour « dire » qu’ils vont mal : pipi au lit, peur du noir ou du monstre, cauchemar, agressivité ou isolement…

Certains enfants traumatisés développent-ils des psychoses ?

É. H. : C’est très rare. Lorsque cela arrive, ces éléments psychotiques sont souvent préexistants au choc. Chez un adulte, un traumatisme psychique peut évoluer en dépression, en psychose… Chez un enfant, je ne l’ai jamais vu. Certains disent entendre des voix, mais ce ne sont pas des hallucinations, c’est la voix de la peur. Quant aux parents ayant subi des chocs, la plupart s’en sortent et seulement 15 % à 20 % d’entre eux sombrent dans des difficultés psychiques.

Source La Croix