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La Croix : Une ancienne pub vantant les neuroleptiques pour les enfants qui détestent leurs jouets

le 6 octobre 2017

« Votre enfant est sujet à des vomissements ou n’aime pas ses jouets ? Donnez-lui donc un antipsychotique », prônait une publicité des années 1960.

Récemment, Sandrine Cabut, journaliste au Monde, a exhumé sur Twitter une publicité pharmaceutique (1) assez sidérante, datant de 1960. Une sorte d’affiche sans doute destinée à être accrochée dans la salle d’attente des médecins. Pour vanter les mérites du Melleril, un antipsychotique (ou neuroleptique), médicament destiné à traiter notamment la schizophrénie. Et dont la commercialisation a été arrêtée en 2005.

 

Dans cette publicité, on voit un dessin d’enfant au-dessus duquel est écrit : « Ooooh, je déteste ma poupée… » Et le message adressé aux parents laisse pantois. « Votre enfant est sujet à des vomissements ou n’aime pas ses jouets ? Donnez-lui un antipsychotique. » Un message que décrypte Jean-Louis Senon (2), professeur de psychiatrie au CHU de Poitiers. « Le Melleril était un médicament qui, en dehors de son action sur les psychoses, avait un effet antiémétique (médicament anti-nausée, NDLR) à faible dose, explique-t-il. Dans ces années 1960, il pouvait ainsi être donné à des enfants qui vomissaient. Toujours à faible dose, il avait aussi un effet sédatif et pouvait être prescrit à un enfant avec des angoisses ou des troubles du comportement. »

Mais comment en arriver à conseiller un médicament traitant la schizophrénie pour des enfants n’aimant pas leurs jouets ? « Le lien est déplorable, c’est vrai. Cela vient du fait qu’à une certaine époque on estimait qu’un enfant n’aimant pas ses jouets ou replié, cela pouvait être un signe de psychose. Il s’agissait là d’un diagnostic inacceptable », souligne le professeur Senon.

Cette publicité n’étonne guère Johanne Collin, professeure en sociologie et histoire de la santé à l’université de Montréal. Dans un livre (3) paru l’année dernière, elle analyse avec un autre sociologue, Marcelo Otero, la publicité pharmaceutique destinée aux généralistes entre 1950 et 1960. Une période clé dans l’histoire de la psychiatrie avec l’arrivée de nouvelles classes de médicaments, les neuroleptiques et les antidépresseurs, venus concurrencer les traditionnels barbituriques, stimulants ou hypnotiques. « Dans ces années-là, il y avait une course entre ces différents médicaments pour se tailler une place sur le marché très lucratif des troubles anxieux et dépressifs », explique Johanne Colin.

Et les labos abreuvaient les médecins de publicités pour les inciter à soigner les « malheurs ordinaires » et les « nervosités du quotidien » de cette Amérique, bienheureuse à l’extérieur, des années 1960. « L’anxiété, l’agitation et l’appréhension sont les pires ennemis de la coopération entre le médecin et ses petits malades », clamait une pub pour le célèbre Valium. « Le médicament le plus prescrit dans le monde en 1975  », précise Johanne Collin.

Des médicaments pour les enfants mais, aussi, pour une autre cible de choix : la « ménagère ­anxieuse », comme en témoigne cette publicité, montrant une mère de famille en train de cuisiner, agrippée par son petit garçon. Avec un inquiétant corbeau noir sur l’épaule  : « Elle était heureuse de se marier, d’avoir des enfants et de tenir maison. Mais, à certains moments, la transition lui paraît trop forte, trop brusque. Elle se sent frustrée et elle s’ennuie. Pour alléger le poids de ses soucis, voici le nouveau Solacen », disait la réclame pour ce « nouveau tranquillisant, efficace pour améliorer une grande variété de symptômes névrosiques. »

Source La Croix