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La Dépêche : Quel devenir pour la santé mentale des migrants de Calais ?

le 17 octobre 2016

[La Dépêche] Décidé par le ministère de l’intérieur, le démantèlement de la Jungle de Calais devrait débuter le 17 octobre. D’ici une petite semaine donc, de nombreux migrants seront livrés à eux-mêmes. Sans grande anticipation sur le plan sanitaire, ce choix politique constitue un facteur de risque pour les personnes fragiles sur les plans psychologique et psychiatrique. Les précisions d’Emilie Grillet, psychologue à Médecins sans Frontières (MSF) sur le camp de Calais.

Depuis 8 mois, Médecins sans Frontières propose des consultations aux migrants dans un mobil-home situé sur le camp de Calais, à la permanence d’accès aux soins de Santé ( PASS). « Eprouvés par leur parcours migratoire, la précarité et le doute au quotidien, ces personnes nous sont adressées par les équipes mobiles allant à la rencontre des gens », explique Emilie Grillet, qui assure les consultations à Calais depuis le mois de juillet. « Timidement, le bouche à oreille entre réfugiés fonctionne aussi ».

Pour autant, le recours aux soins ne va pas de soi. « La plupart des personnes n’ont jamais consulté de psychologues, encore moins de psychiatres. Les prises en charge psychologique et psychiatrique sont des pratiques inexistantes dans les pays d’où ils viennent. » Un accès aux soins par ailleurs compliqué par l’approche du démantèlement annoncé pour le 17 octobre. « De semaine en semaine, le bureau des consultations de MSF tend en effet à se vider. Préoccupées par les démarches administratives ou les obstacles à surmonter pour franchir la Manche, « les personnes ne pensent pas forcément à consulter », atteste Emilie Grillet.

Le temps et l’espace de la parole

Mais certaines mains viennent encore frapper à la porte de MSF. Du matin jusqu’à la fin d’après-midi, les professionnels continuent donc de recevoir les patients. Et rien ne peut se faire sans l’équipe de traducteurs, tous chargés de rapporter le plus fidèlement possible les paroles des migrants venus consulter. Parmi eux, Laith, trentenaire palestinien arrivé tout droit de Suède pour prêter main forte à Calais. « Les traducteurs recrutés parlent le farsi et le pachtoune, employés en Afghanistan, le soudanais, l’arabe et l’anglais », raconte-t-il autour d’un thé fumant. « Entre 2 rendez-vous, nous prenons le temps de souffler ». Une force essentielle alors que les réfugiés déchargent en effet des histoires chargées en émotions.

« La majorité des patients que nous voyons ont entre 18 et 45 ans », continue Emilie Grillet. « De manière générale, nous diagnostiquons peu de graves pathologies. Mais assistons à des phénomènes de sidération, à des ‘trop plein’ à exprimer et faisons face à une profonde souffrance affective ». Autres facteurs de fragilité repérés, « le stress et la peur du lendemain, le manque des proches et la malnutrition qui éprouvent les forces physique et psychique ».  Parfois « les gens expriment assez rapidement leur traumatisme. Il arrive aussi qu’un déni s’installe ». En moyenne, les consultations durent entre 45 minutes et 1 heure, « le temps nécessaire pour les aider à lâcher-prise et à verbaliser leurs ressentis ».

« Réanimer la dignité »

Mais quelle approche thérapeutique est proposée ? « Nous prescrivons peu de médicaments sur le long terme. Les molécules les plus utilisées sont des tranquillisants », indispensables pour favoriser l’endormissement et réparer un sommeil déséquilibré. Résultat pour certains d’un enchaînement de nuits blanches passées à essayer de se frayer un chemin dans le noir pour rejoindre l’Angleterre.

Autant que possible, une psychothérapie est mise en place. « Mais l’instabilité et les conditions de vie sur le terrain sont difficilement compatibles avec ce suivi.  « Nous misons en priorité sur la mobilisation des ressources de chaque personne. L’idée étant de réanimer leur dignité, de prévenir la dégradation de leur santé mentale ». Des piliers essentiels pour emprunter le chemin de la résilience lorsque la vie le leur permettra. « Cette question de la reconstruction est encore très précoce. Sans cadre de vie stable, elle n’est pas envisageable. Mais de la force, ces personnes en ont pour être arrivées jusqu’ici », assure Emilie Grillet. Téméraires et bienveillants, les regards croisés au sein de la PASS et dans les allées du camp nous le confirment.

Source La Dépêche