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Le Cercle Psy : L'anorexie chez l'enfant, un phénomène sous-estimé

le 13 avril 2017

[Le Cercle Psy] Pendant longtemps, l’anorexie n’était associée qu’à l’adolescence. Or les cliniciens assistent à un rajeunissement de la pathologie. Comment expliquer un tel phénomène ? Quelle prise en charge est privilégiée pour ces petits patients ?

Je me suis juste disputée avec ma copine et puis j’ai plus eu envie de manger », confie Margot, 9 ans. 5 heures par jour, c’est le temps que les parents de Françoise, 11 ans, passent à faire manger leur fille. Ils font face quotidiennement à un panel de comportements d’opposition : « marchandage, refus passif, opposition active, menaces, pleurs, hurlements, violence physique » . Si bien qu’ils ont l’impression de maltraiter leur enfant. Depuis une quinzaine d’années, les institutions et les spécialistes des troubles du comportement alimentaire assistent à un rajeunissement de l’anorexie. Désormais, cette pathologie peut survenir chez l’enfant dit prépubère, entre 6 et 12 ans. L’anorexie infantile se manifeste donc de plus en plus fréquemment, un constat dressé aussi bien en France qu’aux États-Unis, au Royaume-Uni ou au Canada. « Il y a 30 ans, nous rencontrions un cas d’anorexie infantile par an en moyenne. C’était LE cas de l’année. Aujourd’hui, une unité d’hospitalisation leur est consacrée et sur les 10 lits que nous proposons, tous sont occupés par des enfants de 8, 9 et 10 ans. Il ne s’agit donc plus d’un cas exceptionnel », témoigne Marie-France Le Heuzey, psychiatre à l’Unité des troubles du comportement alimentaire au service de psychopathologie de l’enfant et de l’adolescent au CHU Robert Debré.

Des symptômes proches de l’anorexie adolescente

L’anorexie est moins bien définie, diagnostiquée et prise en charge lorsqu’elle survient chez l’enfant que chez l’adolescent. Si l’anorexie infantile paraît originale depuis une dizaine d’années, la symptomatologie, quant à elle, est particulièrement classique, comparable à l’anorexie adolescente et inclut : 1) un refus de s’alimenter, 2) une perte de poids (ou une absence de prise de poids en période de croissance), et 3) une préoccupation marquée à l’égard de son poids ou de la forme de son corps, un critère pas toujours présent dans le profil de ces enfants.

La définition de l’anorexie infantile se veut plus sommaire et flexible que celle de l’anorexie adolescente afin d’intégrer les éventuelles variations de symptomatologie dues à cette tranche d’âge. Comme le note Solange Cook-Darzens, docteur en psychologie, thérapeute familiale, et ancienne co-responsable de l’Unité des troubles du comportement alimentaire au service de psychopathologie de l’enfant et de l’adolescent au CHU Robert Debré, dans son ouvrage Approches familiales des troubles du comportement alimentaire de l’enfant et de l’adolescent (Erès, 2014), seul le « noyau central » de la symptomatologie de l’anorexie a été conservé. « Les fillettes se mesurent le tour des hanches, se trouvent bien trop grosses alors qu’elles sont toutes maigres… Nous accueillons actuellement dans notre service une enfant qui refuse de se coucher car elle craint de grossir encore plus si elle s’allonge ! », raconte Marie-France Le Heuzey. Toutefois, une particularité est propre aux enfants anorexiques : la restriction hydrique, qui peut conduire à une déshydratation. Les enfants étant bien moins experts que leurs aînés adolescents sur la teneur en calories des différents aliments, ils évitent toute sensation de « lourdeur » ou de « remplissage ». « Ainsi, ils peuvent continuer à manger des féculents ou des gâteaux mais craindre de grossir en buvant de l’eau », note Solange Cook-Darzens. De plus, de par leur immaturité émotionnelle et cognitive, les enfants anorexiques ont davantage de difficultés à verbaliser leurs émotions. « La dimension cognitive (préoccupations concernant le poids et les formes) n’est pas toujours exprimée, ni même présente dans l’esprit de ces enfants, ce qui n’empêche pas ces petites filles de sélectionner leur alimentation comme si elles étaient préoccupées, insiste Solange Cook-Darzens ? Il est important de souligner cette particularité car c’est ainsi que de nombreux généralistes et pédiatres ‘‘ratent’’ le diagnostic d’anorexie mentale chez les enfants et que ceux-ci nous arrivent tardivement, en urgence » .Ces peurs « tendent à s’exprimer en termes de plaintes somatiques plus floues, tels que des douleurs abdominales, une peur de vomir, des difficultés à avaler, des vertiges, etc. » . Une autre particularité est propre à l’anorexie de l’enfant : la proportion de garçons. « Celle-ci est généralement de 3 garçons sur 10 enfants. Alors qu’à l’adolescence, elle est d’un garçon pour 10 », nous précise Solange Cook-Darzens. « Sur l’ensemble de nos 10 lits, nous accueillons actuellement 2 garçons », complète Marie-France Le Heuzey. Enfin, l’anorexie prépubère se caractérise par une perte de poids généralement plus brutale que chez l’adolescent, ainsi que des comportements de rigidité et de perfectionnisme plus marqués.

Une intrication de facteurs défavorables

Si pendant de longues décennies, les mères, nourricières par définition, étaient considérées comme (en partie voire exclusivement) responsables de l’anorexie de leur fille dans quelques esprits psychanalytiques, le vent a tourné. « Pour ma part, ça fait longtemps que j’ai laissé les mères tranquilles ! ironise Marie-France Le Heuzey. Soit dit en passant, chez l’adolescent plus que chez l’enfant, des cas d’anorexie peuvent très bien être déclenchés par des commentaires blessants du père, du genre ‘‘T’es trop grosse !’’. Je me souviens d’un médecin généraliste qui s’était spécialisé dans le fait de faire maigrir les femmes obèses. Il avait donné l’une de ses cassettes à sa fille qui a fini par perdre beaucoup de kilos et devenir anorexique… » . La survenue de l’anorexie chez un enfant est le fruit de l’intrication de différents facteurs : personnels (tendance à la rigidité, idéalisation de la minceur, faible estime de soi…), familiaux (déménagement, divorce, deuil…), et sociaux (dispute avec une copine, surinvestissement de la scolarité…). Comme l’indique Solange Cook-Darzens, des études ont identifié des événements de vie susceptibles de précipiter la survenue de l’anorexie chez l’enfant, tels que des remarques et des moqueries de la part des camarades, un changement d’école, une mauvaise expérience de colonie de vacances, une maladie physique, etc.

Contrairement aux idées reçues, l’anorexie infantile ne peut, bien entendu, pas se résumer à une question d’image et d’idéalisation sociétale de la minceur. « Si l’environnement alimente cette pathologie, il ne l’initie pas », rappelle Marie-France Le Heuzey. En revanche, le perfectionnisme demeure un facteur de risque prédominant : « Ce sont des petites filles qui paraissent parfaites sur tous les plans. Au final, elles sont aussi perfectionnistes dans la maladie ! », commente Marie-France Le Heuzey. Enfin, les travaux montrent que les troubles alimentaires chez le bébé, dont l’anorexie, constituent un facteur de risque de développer plus tard un TCA à l’adolescence. « Pour autant, toutes les anorexiques tardives n’ont pas souffert d’anorexie étant bébé… », insiste Marie-France Le Heuzey.

Source Le Cercle Psy