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Le Cercle Psy : La théorie du désengagement moral

le 29 juin 2017

[Le Cercle Psy] La psychologie s’intéresse depuis longtemps aux mécanismes nous amenant à commettre des actes contraires à nos valeurs. Dans un nouvel ouvrage, Albert Bandura renouvelle ce champ de recherches.

La finance folle, les industries polluantes, les lobbies du tabac et des armes, le management autoritaire… Les comportements immoraux s’érigent en systèmes et ne sont pas l’apanage de psychopathes solitaires. Pourtant, qui se satisfait que la Terre vive à crédit de ses ressources naturelles, que notre santé soit exposée à des risques importants dans notre environnement quotidien (air, alimentation…), que des réfugiés meurent en Méditerranée, que la souffrance au travail se répande comme une épidémie ? Personne ne répondra par l’affirmative, même parmi les responsables ou les soldats du désastre. Mais combien sommes-nous à lutter contre des systèmes que l’on ne cautionne pas ? Pire, combien sommes-nous à y participer et à le faire vivre ? Cette équation paradoxale pourrait trouver sa solution dans un phénomène théorisé dans un nouvel ouvrage signé par le psychologue canadien, Albert Bandura : le désengagement moral. 

Se persuader qu’on respecte sa morale

Notre morale propre se fonde sur des standards adoptés afin de déterminer le bien et le mal, et guider nos actes. Par exemple : tuer c’est mal, la générosité c’est bien, le mensonge c’est mal tandis que l’honnêteté c’est bien, etc. Nous appliquons ces standards à notre vie de tous les jours pour nous procurer satisfaction et estime de soi, les violer nous plongeant dans un embarras sans issue. C’est pourquoi nous ne mentons jamais, tendons la main à chaque personne en difficulté et ne participons jamais à une entreprise qui pourrait nuire de près ou de loin à autrui… Sauf, peut-être, quand il s’agit d’acheter des vêtements fabriqués par des (enfants) esclaves à l’autre bout de la planète, de consommer de la viande provenant d’abattoirs aux pratiques de tortures banalisées, de prendre sa voiture polluante, de ne pas donner un peu de monnaie à un SDF… Au diable la morale ? Non, nous sommes des gens bien. Et pour le rester, nous procédons à l’auto-exonération . Car si ces comportements ne sont pas interdits par la loi et se voient même relativement acceptés socialement, ils pourraient être condamnables au regard de notre morale propre. Nous les justifions alors par quelques mécanismes psychologiques astucieux.

Transformer le comportement préjudiciable en acte moralement bon est l’un de ces mécanismes. La religion étant à ce titre un alibi utile, comme le montre Albert Bandura à l’aide de rappels de faits d’actualité. En 1994, Paul Hill, un ancien ministre presbytérien américain, a ainsi assassiné au nom de Dieu un médecin et son assistant devant une clinique pratiquant des avortements pour « sauver les vies des enfants à naître ». Yigal Amir, qui a assassiné en 1995 le Premier Ministre israélien Yitzhak Rabin, déclarait : « Je n’ai pas de regrets. Tout ce que j’ai fait, je l’ai fait pour l’Amour de Dieu ».

Même rhétorique chez les terroristes, pour qui les assassinats atroces serviraient une cause (sacrée) juste et moralement pure. Les exemples sont sans fin. Tous renvoient l’acte moralement condamnable à une morale supérieure. Et pour faire passer la pilule encore un peu mieux, le langage constitue un instrument redoutable. La guerre ne pourrait mieux l’illustrer. Les morts de civils sont ainsi appelées « dommages collatéraux », les bombardements de la « diplomatie coercitive », etc. C’est ce qu’on appelle l’euphémisation du langage , soit traduire des actes moralement condamnables en des formules acceptables par tous. L’effet du langage est bien réel et a été testé en laboratoire.

Albert Bandura cite une recherche dans laquelle une vague d’actes criminels est nommée dans une communication soit comme un « virus  » soit comme des comportements de « monstres  » sur la ville. Dans le premier cas de figure, les gens étaient plus prompts à ce que soient mises en place des mesures de prévention sociale s’attaquant aux causes du problème, tandis qu’avec la seconde appellation la répression était plus légitimée. Enfin, ce mécanisme de moralisation de l’acte néfaste peut se traduire par la comparaison avantageuse. Les terroristes en usent, arguant qu’ils sont eux-mêmes attaqués par les pays où ils commettent leurs attentats. Même procédé, parfois, dans le contre-terrorisme notamment quand il se fait hors du cadre des droits de l’Homme, comme à Guantánamo. C’est mal, mais les autres le font aussi et font même parfois pire, alors…

Désengagez-vous !

Autre mécanisme : reconnaître le caractère condamnable de l’acte mais s’en déresponsabiliser. Les actions collectives s’y prêtent particulièrement, avec cet avantage, comme le notait Napoléon, que « les crimes collectifs n’incriminent personne ». Les grandes entreprises ont bien intégré ce mécanisme et s’appuient sur une organisation du travail morcelée en départements et sous-départements, qui conduit au détachement du personnel et en l’absence d’une procédure claire pour faire bouger les lignes. C’est de cette manière que des grandes industries polluantes perpétuent des activités douteuses sans que personne en leur sein ne se sente responsable des conséquences, imputées à quelqu’un d’autre. Les exécutions des condamnés à mort aux États-Unis suivent la même logique. Le produit qui servira lors de l’injection létale est préparé par une équipe, l’injection elle-même est effectuée par une autre équipe, le condamné attaché à la chaise par encore une autre… Puisque les autres auraient pu empêcher l’acte et ne l’ont pas fait, je n’ai pas de raison de me blâmer de n’avoir rien fait non plus.

Et quand il est difficile de se responsabiliser, le recours peut être de minimiser l’effet de son acte ou déshumaniser la victime. Longtemps les patients des hôpitaux psychiatriques étaient visiblement mal traités mais on minimisait leur capacité à en souffrir, sous prétexte qu’ils souffraient d’une maladie mentale : la maltraitance continuait sans être dénoncée ou inquiétée. Les actes de torture et d’humiliation des prisonniers de la prison d’Abu Ghraib par des soldats américains lors de la guerre en Irak participent du même mécanisme. Enfin, il est possible d’attribuer le reproche directement à la victime. Les phrases du type : « Habillée comme ça, c’est normal qu’elle se fasse violer  » sont hélas répandues.

Dans le même mécanisme de blâme de la victime, l’industrie du tabac rend des rapports pointant que tous les fumeurs ne développent pas de maladies liées au tabac, concluant que ceux qui en souffrent sont peut-être plus en tort que le tabac. On n’a que ce qu’on mérite comme le dit l’expression, pratique pour qui veut se dédouaner de ses actes.

Source Le Cercle Psy