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Libération : Brut et joli, la folie en partage

le 9 décembre 2016

[Libération] Brut et joli, l’exposition actuelle au Musée d’Art et d’Histoire de l’Hôpital Sainte-Anne constitue un événement culturel majeur, pas seulement parce que la collection Sainte-Anne est unique par son nombre, sa diversité et son originalité, mais parce qu'elle ouvre un espace singulier dans le champ des relations de l'art avec l'altérité psychique.

Sainte-Anne est depuis longtemps un centre artistique. Il a maintenant son musée ! Le Musée d’Art et d’Histoire de l’Hôpital Sainte-Anne vient de se voir attribuer l’appellation Musée de France au printemps dernier.

C’est la reconnaissance par l’Etat d’une politique d’ouverture visant à développer les liens entre l’art et la psychiatrie depuis la fin de la seconde guerre mondiale. D’une part, l’hôpital a fait le choix d’accueillir certains artistes qui font la démarche de proposer leur travail dans un contexte différent, pour un public très diversifié. C’est le cas des artistes contemporains Annette Messager, Martial Raysse ou Gérard Gasiorowski pour l’exposition actuelle. D’autre part, Sainte-Anne a voulu présenter des créations faites par certains de ses patients. « Brut et joli » est la première exposition de ce nouveau musée.

L’hôpital vers son dehors

A l’heure où les savoirs, les disciplines, et les communautés se replient dangereusement sur eux-mêmes, Sainte-Anne incarne un lieu exemplaire de rencontres et d’échanges, entre médecins, artistes, penseurs et publics variés. Le MAHHSA (Musée d’Art et d’Histoire de l’Hôpital Sainte-Anne), pratique depuis longtemps cet esprit d’ouverture de l’hôpital vers son dehors.

Tout a commencé dans les années 1940. Si l’hôpital – inauguré le 1er janvier 1867, il fêtera ses 150 ans l’année prochaine – est spécialisé dans le traitement des maladies mentales, il se vit aussi comme un centre artistique et culturel. Écrivains, philosophes, artistes côtoient médecins et psychiatres dans la fameuse salle de garde, lieu de fresques célèbres et de tous les échanges : avec les surréalistes surtout qui portent un véritable intérêt aux productions artistiques des malades mentaux.

Véritable hétérotopie, l’hôpital promeut les partages du sensible et du savoir dans l’engendrement d’une série de regards multiples. De grandes expositions d’art, ouvertes au grand public, y ont été organisées dès 1946. Elles s’inscrivaient dans la droite ligne des différentes marques d’intérêt que les surréalistes, et André Breton en particulier, avaient portées aux productions artistiques des malades mentaux pendant toute la première partie de ce siècle.

La première exposition de 1946 avait comme objectif l’ouverture de l’hôpital sur le monde extérieur et la volonté de montrer des œuvres artistiques réalisées par des patients, malgré son titre maintenant très daté: Œuvres de malades mentaux.

En 1950, l’Exposition internationale d’art psychopathologique est ouverte au public à l’instigation des professeurs Delay et Volmat. Elle présente les œuvres de 300 patients-artistes venant de 17 pays, apportées par dix-sept psychiatres donnant le coup d’envoi de la collection Sainte-Anne. L’événement suscita une violente polémique entre Jean Dubuffet et la psychiatrie française de l’époque. Ce différend semble encore impacter notre manière d’appréhender ces notions, d’art psychopathologique, d’art brut ou de créations singulières. C’est au cours des débats et des publications qui suivirent l’exposition, que des notions comme celles d’inculture et de style chez les créateurs d’art brut et de productions psychopathologiques, furent disputées pour caractériser et distinguer ces créations. La maladie psychiatrique devint elle-même «cause de l’activité créatrice et de son style», pour la communauté scientifique de l’époque. Ce que récusa aussitôt Dubuffet, pensant clore la dispute avec son sens inné de la formule : « il n’y a pas plus d’art des fous que des malades des genoux ! ».

Peu importe, l’Exposition internationale d’art psychopathologique suscita l’émoi esthétique des organisateurs et du public, même si l’interprétation clinique des œuvres restait encore dominante.

Ce fut, toutefois, un progrès décisif au regard de la période précédente durant laquelle le «dessin fou» notamment, faisait encore l’objet d’une lecture rédhibitoire, avec sa caricature funeste dans l’art dégénéré. La psychiatrie s’orientait, enfin, vers une lecture réévaluant l’art des patients atteints de troubles psychiatriques, renouant le dialogue instauré progressivement, entre l’art et la psychiatrie, puis la psychanalyse naissante. De fait, l’exposition de 1950 a été un moment crucial dans l’histoire de la constitution de la Collection Sainte-Anne.

En effet, à la suite de cette exposition, un grand nombre d’œuvres ont été laissées en don dans le service dans lequel travaillaient les principaux instigateurs de l’événement. Ceux-ci ont ensuite continué ce mouvement en créant au sein de la Clinique universitaire de Sainte-Anne une entité spécifique dénommée alors Département d’art psychopathologique.

Ce département avait une double fonction: une fonction thérapeutique avec la mise en place des premiers ateliers d’art thérapie français, et une fonction patrimoniale de conservation des œuvres de patients ou de patients-artistes (que ceux-ci aient réalisé leurs travaux à Sainte-Anne ou dans d’autres lieux). Le département s’appelle maintenant Centre d’Etude de l’Expression. Les activités thérapeutiques, ainsi que les travaux de recherche s’y sont multipliés.

Source Libération