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Libération : Grenfell Tower, une douleur qui ne s’efface pas

le 27 novembre 2017

Cinq mois après l’incendie qui a fait 71 morts, le traumatisme est intact dans ce quartier de Londres rongé par les inégalités. Un soutien psychologique sans précédent a été mis en place.

Ils avancent, dans la nuit d’automne froide et humide, sans un mot, sans un bruit. Il y a là des vieux, des jeunes, des adolescents, des enfants et aussi des bébés en poussette. Même eux ne gazouillent pas. Ils sont quelque deux mille à marcher ainsi, au milieu de la rue, leurs visages recouverts de larmes éclairés par des bougies. Sur la route, une haie de pompiers les salue. Ils marchent dans l’ombre d’un gigantesque squelette de cendres. Grenfell Tower se tient là, bardée d’échafaudages, monstrueuse par sa taille et son aspect dévasté. De cette tour de 24 étages qui a pris feu dans la nuit du 14 juin, il ne reste qu’une armature noircie et des souvenirs affreux. Tous les 14 du mois, les habitants du quartier de North Kensington se rassemblent à la nuit tombée. Pendant une heure, la foule marche dans un silence impressionnant.

Ce mardi 14 novembre a eu lieu un service religieux en hommage à Ligaya Moore, 78 ans. La vieille dame d’origine philippine, qui vivait depuis quarante-cinq ans à Londres, ne pourra pas être enterrée. Elle a été la soixante-huitième victime identifiée, grâce à une dent retrouvée dans les cendres de son appartement, au 21e étage. A son étage vivaient dix adultes et cinq enfants. Neuf ont survécu. Marcio et Andreia Gomes, d’origine portugaise, ont réussi à échapper à l’enfer avec leurs deux filles, Luana, 12 ans et Megan, 10 ans. Mais ils ont perdu leur fils. Logan est mort-né, à sept mois de grossesse, empoisonné dans le ventre de sa mère par le cyanure dégagé par les fumées. Il a été enterré le 12 juillet. 71 personnes (selon un bilan définitif de la police annoncé le jeudi 16 novembre) ont trouvé la mort dans l’incendie de Grenfell Tower, il y a cinq mois. Certaines victimes, comme Ligaya, ne pourront recevoir de sépultures. D’autres ne seront peut-être jamais formellement identifiées.

Tous les mois, la marche longe Clarendon Road, ses maisons somptueuses, blanches ou pastel. On est dans le borough,(«arrondissement») de Kensington and Chelsea, le plus riche de Londres, mais aussi un puit d’inégalités. Ici, le revenu moyen peut «chuter dix fois juste en traversant la rue», souligne un récent rapport. Le quartier enregistre la plus forte espérance de vie du pays, 94 ans pour un homme qui vivrait autour de Knightsbridge, la très chic avenue où se trouve le fameux grand magasin Harrods. Mais, plus au nord, dans les coins plus modestes, vers Grenfell, l’espérance de vie chute à 72 ans, soit six ans de moins qu’en 2010.

«Kensington and Chelsea est un endroit où les inégalités sont devenues un spectacle choquant», juge dans ce rapport la députée travailliste de la circonscription, Emma Dent Coad. Pour les habitants de Grenfell, ces inégalités ont créé les circonstances de l’incendie de la tour, avec le choix par les gérants d’un revêtement moins cher, hautement inflammable, et les manquements à la sécurité, signalés à de multiples reprises par des locataires mais jamais pris en compte par les autorités. Deux enquêtes, une criminelle et une publique, sont en cours pour établir les responsabilités.

Pendant la marche, le regard est attiré par les dessins sur les murs, les rubans jaunes ou verts accrochés dans les arbres, sur les grilles, pour se souvenir et demander justice. Alors qu’on débouche sur la rue animée de commerces où se trouve la station de métro Latimer Road, réapparaît cette maudite tour qui s’offre, indécente, aux regards éplorés. Les travaux pour la recouvrir ont démarré. D’ici le printemps, elle devrait être cachée sous un linceul, avant d’être détruite. L’avenir du site sera décidé plus tard. Aujourd’hui, on en est encore à identifier l’ampleur de la tragédie.

Stress post-traumatique

L’autorité locale de santé publique, le Central and North West London NHS Foundation Trust (CNWL), a entrepris un travail de titan. «Il s’agit d’un événement sans précédent, explique le directeur des services de thérapie, John Green. La seule situation qui pourrait y ressembler, ce sont les inondations graves.»

Outre les survivants de Grenfell Tower, plusieurs dizaines de personnes ont été évacuées des immeubles voisins. Beaucoup n’y retourneront pas. Il y a les survivants, les proches des victimes, les voisins, les témoins, les enfants qui ont perdu des copains de classe, vu les flammes, ou pire. «Je ne pense pas que nous nous soyons trouvés face à une nécessité de soutien psychologique aussi énorme depuis la Seconde Guerre mondiale, poursuit le Dr Green. La tâche est gigantesque, on est en train de monter la plus grosse réponse d’aide psychologique jamais organisée en Europe.»

Source Libération