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LinkedIn : Un anthropologue chez les psychiatres par Laurent Marty

le 26 janvier 2017

[LinkedIn] Enquêter sur les formes actuelles de la schizophrénie devait me conduire à explorer le métier de psychiatre.

1. Aux origines du mot "schizophrénie"

Le nom "schizophrénie", attribué dans nos sociétés à certains troubles mentaux est une création des psychiatres. Je cherchais à comprendre le vécu actuel de cette maladie et les réponses qui lui sont apportées aujourd'hui, en interrogeant les différents acteurs concernés par la maladie (patients, familles psychiatres, et les autres soignants et accompagnants). En même temps, il me fallait remonter un peu dans l'histoire, voir comment les psychiatres ont dans les deux derniers siècles exploré la schizophrénie et quelles solutions ils ont trouvé. Comment s’y sont-ils pris, eux qui ont la responsabilité de définir la maladie, de porter un diagnostic, de l'expliquer aux patients et aux familles, et d'orienter les traitements,? C'est à Eugen Bleuler qu'il faut poser la question, puisqu'il porte la paternité du terme "schizophrénie".

Replaçons-nous dans le contexte de la fin du 19ème, début du 20ème siècle. La République des Lumières (1) est maintenant installée et consolidée. La recherche scientifique et la diffusion des savoirs sont au premier rang de ses idéaux. En France, Louis Pasteur, Jules Ferry, Marie Curie, Jean-Martin Charcot (dont Bleuler fut l'élève) sont parmi les héros de l'épopée républicaine. Les différentes formes de démence (un des termes employés à l'époque) sont un défi à la raison scientifique, et d’un autre point de vue, le sort de ces maladies s'inscrit dans le grand récit de la Fraternité et de la Solidarité. Cela signifie que les actions entreprises portent à la fois sur la dimension humaine et sur la dimension scientifique . A l'époque cependant la recherche se focalise surtout sur les dimensions organiques (2), physiopathologiques: on a la conviction que l'on va trouver, tôt ou tard, la cause des démences et les moyens de s'en libérer, tout comme Pasteur a libéré l'humanité de la rage. La psychanalyse et d'autres approches thérapeutiques explorent les dimensions psychique et interactionnelle, mais restent encore au second plan dans les recherches, même si certains éléments ont été intégrés dans les travaux de Bleuler.

 J'attire l'attention sur le fait que le terme "schizophrénie" rapproche ces deux aspects: l'organique et le psychique. Il intègre en effet la "dissociation de l'esprit"(3), la difficulté qu'ont les patients à activer les mécanismes associatifs qui permettent la connaissance et l'action.

Le fait qu'un terme s'installe et perdure n'est pas dû au seul hasard. Pourquoi le mot "schizophrénie" est-il devenu l'appellation consensuelle que l'on sait? Sans doute parce qu'il assemblait les deux points de vue (organique et psycho-anthropologique): ce sera le socle de toutes les progressions du 20ème siècle. Aujourd'hui, la controverse brain (le cerveau) / mind (l'esprit) est encore présente, et elle sera toujours une tension de base dans les approches de la schizophrénie. Cependant dans cette pathologie comme les autres, l'idée que l'organique et le psychosocial sont à la fois distincts et indissociables est aujourd'hui installée. On en parle comme d'une maladie neuropsychique (4). La conjonction entre ces deux aspects est une clé de lecture incontournable pour explorer la complexité de la schizophrénie, et notamment ses mutations récentes. L'objectif de ce (bref) retour aux racines est de souligner ceci: l'alliance historique entre science et "humanités" est une composante de base dans la définition de la schizophrénie, et de la manière de faire avec cette maladie. Elle permet de comprendre comment les soignants la prennent en charge. Plus largement, elle constitue une ressource pour tous ceux qui sont dans l'action en relation avec cette maladie. Ce qui auparavant était un idéal visionnaire porté par les élus et les chercheurs est aujourd'hui pleinement entré dans les mœurs . Cette manière d'oser inventer et créer, cette culture commune est une ressource bien présente, en nous et entre nous. Un rituel qui permet à chacun de prendre des initiatives s'il le souhaite, et de ne pas rester dans la fatalité(5).

Aujourd'hui la connaissance de la maladie et de ses traitements a connu des avancées considérables. Toutes les sciences ont été mobilisées pour explorer le fonctionnement du cerveau, et les techniques d'imagerie médicale nous donnent une vision de plus en plus précise, ouvrant sur des perspectives d'intervention.

Tandis que les méthodes thérapeutiques en institutions se développaient dans diverses directions, l'ouverture des hôpitaux devenait une réalité et les accompagnements au plus proche de la vie ordinaire dans la société s'installaient.

Du côté des techniques thérapeutiques, on a assisté à un approfondissement et surtout à un élargissement des ressources, avec entre autres les approches issues des théories interactionnistes (techniques comportementales) et des sciences cognitives (remédiation cognitive).

Pour les savants humanistes des Lumières c'était un idéal puissant: il fallait découvrir les secrets de la schizophrénie et en libérer l'humanité!

Aujourd'hui, nous ne sommes pas "libérés" de la maladie - mais un peu moins dans l'utopie d'une telle libération! Si changement il y a eu, c'est dans l'accord que j'ai constaté au cours de l’enquête: il est acquis que l'on peut améliorer la situation des personnes atteintes de schizophrénie, et pour certains les conduire au rétablissement. (photo ci-dessus: Eugen Bleuler)

2. "On a fait de la schizophrénie une maladie chronique et non plus une tare"

  Une partie de l’enquête a été réalisée sous la forme d’entretiens de type focus group avec des psychiatres. Un des plus âgés parmi les psychiatres participant à ces groupes a tenu à resituer dans l'Histoire de la psychiatrie avec un grand H, les histoires de patients qu'il nous a racontées:

- Il faut revenir un peu en arrière , dit-il. Eugen Bleuler, quand il propose au tout début du 20ème siècle le mot "schizophrénie", sort de la neurologie, après dix ans passés avec Charcot. On rentre alors véritablement dans l’étude de la maladie mentale. L'évolution de la psychiatrie a continué dans le même sens. A l'époque où j’ai commencé, on rentrait dans un pavillon et on te disait: « Voilà un schizophrène». On était encore à l'époque des premiers neuroleptiques: il délirait moins, il emmerdait moins les gens. Mais il était dans le négatif, momifié, avec la bave qui coulait. On trouvait même qu’il allait mieux. Et puis la nouvelle pharmacologie arrive. Les neurosciences arrivent. On a fait de la schizophrénie une maladie chronique, et non plus une tare. Ça nous arrive à tous, maintenant, de dire : «Votre enfant est schizophrène, mais ce n’est pas gravissime ». Alors qu’avant, un diagnostic de schizophrénie, c'était: « Il n'est pas schizophrène, mon fils ? ». «Non Madame, surtout pas. Il n'est pas schizophrène ! Il est psychotique». Aujourd'hui, on ne se cache plus. Mais moi, j’ai l’impression que notre progrès a été en surface; en profondeur, la maladie est toujours là, dans sa gravité. Par contre, on peut véritablement avoir une amélioration avec les techniques cognitives, de prise en charge dans les CMP (Centres médico-psychologiques) , dans des ateliers, et faire des apprentissages qu’on ne pouvait pas faire avant.

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