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The Conversation : Quand un proche fait une crise de parano

le 29 septembre 2017

Il nous arrive à tous de faire, un jour ou l’autre, une crise de parano. D’être persuadé que tel collègue manœuvre, en douce, pour récupérer notre poste. Que tel ami, qui ne donne plus signe de vie, profite de ce silence pour dire du mal de nous aux autres, derrière notre dos. D’autre fois, ce sont nos proches que l’on regarde, impuissant, partir dans un délire qui peut aller très loin.

Ceux qui ont entendu une sœur, un fils, un mari, tenir des propos déconnectés de la réalité savent à quel point il est difficile de réagir de manière appropriée. Le réflexe est de contredire la personne et de chercher à la raisonner. « Non, les voisins ne te regardent pas de travers et ils ne mettent pas la musique à fond exprès pour te pousser à déménager, arrête ta parano, remets les pieds sur terre », lui intime-t-on. Mais une des caractéristiques du délire est, précisément, de résister à la raison. Le risque est grand, alors, de rendre la personne plus soupçonneuse encore. De perdre définitivement sa confiance, et d’augmenter, ainsi, son sentiment de solitude et son angoisse.

Et si on prenait le problème autrement ? Si, dans une approche refusant la distinction habituelle entre idées normales et idées délirantes, on cherchait simplement à résoudre le problème tel qu’il est formulé par la personne ? En prenant pour comptant ce qui est la réalité pour ce proche, on peut avancer à ses côtés. Et trouver, avec lui, une solution qui apaise son inquiétude. Quitte à « entrer » dans son délire. À admettre, même, qu’il puisse entendre des voix ou voir quelqu’un là où il n’y a personne, ce qu’on nomme des hallucinations. Cette approche, iconoclaste dans le domaine de la santé mentale, est celle proposée par le modèle de Palo Alto.

Une approche inspirée de l’école de Palo Alto

Dans notre équipe, nous pratiquons depuis une dizaine d’années la thérapie « brève et stratégique » en suivant rigoureusement les prémisses théoriques de l’école de Palo Alto. Ce courant a été fondé dans la ville de Californie pendant les années 1950 par l’anthropologue et psychologue américain Gregory Bateson. Désormais regroupés sous forme d’un réseau baptisé A 180°, nous nous sommes fait connaître au départ par notre approche originale du harcèlement scolaire, visant à donner à l’enfant harcelé les moyens de se défendre lui-même.

Notre domaine d’intervention, toutefois, est bien plus large. Nous sommes appelés à agir à la demande de médecins, pédiatres ou psychiatres, dans des structures hospitalières ou en suivi d’hospitalisation, dans nos cabinets. Il s’agit par exemple d’aider des patients à mieux vivre avec une douleur ou une maladie chronique amenant des difficultés relationnelles. Je rapporte de telles situations dans mon livre paru le 8 septembre, Médecine sans souffrance ajoutée (Enrick B Editions). Ce travail se poursuit notamment à l’hôpital Bicêtre (APHP), dans le Val-de-Marne, et au centre hospitalier du Vinatier à Bron, près de Lyon.

Une dimension théorique importante, pour les thérapeutes formés à l’école de Palo Alto, est la vision non normative portée sur les situations que vivent les patients. Nous portons un regard non pathologisant, considérant qu’il n’y a pas une seule manière d’être au monde. Aussi nous regardons les symptômes qualifiés d’idées délirantes, d’hallucinations ou plus généralement de manifestations psychiatriques, comme liés à un contexte donné et donc potentiellement temporaires.

Avec certains patients, nous trouvons une solution en quelques séances de thérapie. Il ne s’agit aucunement de nier la nécessité, avec d’autres, d’une hospitalisation en psychiatrie ou du recours à des médicaments. Dans un tel contexte, le mode d’intervention original proposé par le modèle de Palo Alto peut d’ailleurs amener la personne à prendre volontairement un traitement, ou lui éviter une rechute à la sortie de l’hôpital.

Retirez-moi les caméras !

Comme Madhi (son prénom et certains éléments de son histoire ont été changés pour préserver son anonymat), 43 ans, hospitalisé dans un service de psychiatrie dans une grande ville de province. La thérapeute travaillant avec le modèle de Palo Alto le reçoit en consultation. Madhi est très agité : depuis son opération de la vésicule biliaire, il sait qu’on lui a inséré des caméras et des micros dans le corps. C’est insoutenable et il réclame qu’on l’opère, en présence de sa famille (qui vit en Asie), afin de lui retirer ce matériel.

Le psychiatre et l’ensemble du personnel ont tenté d’expliquer à Madhi que ce n’est pas le cas, qu’il délire. Il a donc menacé de s’enlever lui-même tout cela à l’aide de couteaux et de fourchettes. Ce qui a eu pour effet immédiat de conforter le diagnostic de « symptomatologie délirante de persécution avec fort risque suicidaire ».

On lui répète aussi beaucoup de ne plus y penser, il reçoit des traitements divers, vit des périodes où on le met à l’isolement lorsqu’il est trop agité. « Au trou, quoi ! », comme il dit.

Madhi a terriblement peur car il dit être surveillé par François Hollande, (le président de l’époque), les services secrets (au passage, ses papiers ne sont pas très en règle…) et bien entendu, le psychiatre. Il essaie chaque jour de convaincre les soignants de l’existence de ces caméras et de la nécessité de les lui retirer chirurgicalement, sans succès.

La thérapeute propose à Madhi une solution alternative. Elle lui dit : « Mais c’est insoutenable, ce que vous vivez. On va les coincer et tenter de détruire les caméras de l’intérieur. Ce matériel a sûrement des failles : de tels objets doivent pouvoir être neutralisés par votre corps à l’aide de remèdes. Vous connaissez peut-être des remèdes naturels à base d’huiles essentielles, ou de plantes ? De mon côté, je vais me renseigner afin de trouver une potion à ingérer et peut-être un onguent pour les éléments qui sont en surface de la peau, comme le micro de la nuque. »

Source The Conversation