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Réinsertion professionnelle : Présentation du Club House

le 13 janvier 2017

[Libération] Une association d’aide aux bipolaires, schizophrènes ou grands dépressifs les prépare, par des activités collectives, à leur retour à la vie professionnelle. Le 1er janvier, un dispositif d’accompagnement entrera en vigueur avec le même objectif.

Sur le tableau blanc, qui occupe tout un mur, des activités ont été inscrites au feutre effaçable : gestion du standard téléphonique, ménage, préparation des repas, comptabilité. En face, des prénoms. Ceux des volontaires, tous membres du Clubhouse Paris, prêts à prendre en charge les tâches du jour. Cet après-midi, ils sont une vingtaine à siéger autour de la grande table, pièce maîtresse de cet espace parisien du XIXe arrondissement aux allures de cabinet d’architectes. Un lieu ouvert en journée et géré par des personnes vivant avec un trouble psychique, «fragilisées» mais «désireuses de sortir de leur isolement» . Sur un autre pan de mur, un texte de François de La Rochefoucauld complète la déco : «Qui vit sans folie n’est pas si sage qu’il le croit.»

Créée en 2011 grâce à des dons et inspirée d’un modèle développé aux Etats-Unis dans les années 40, puis en Europe (70 établissements, dont un seul en France), cette association «d’accompagnement à l’autonomie» promeut la réinsertion sociale par le travail. «Au départ, il y a un constat : en vingt ans, le nombre de lits en hôpitaux psychiatriques a été divisé par deux. Les personnes souffrant de troubles psychiques sont de moins en moins enfermées, puisque le suivi médical se fait en ville, mais bien souvent, elles rompent leurs parcours professionnel et social », explique Céline Aimetti, déléguée générale de l’association Clubhouse France, dont dépend la structure parisienne. Et d’ajouter : «Ici, on ne parle pas de maladie. On apprend plutôt à vivre avec, en ayant une vie active, et si possible un emploi. »

Reprendre confiance

Une logique proche du dispositif «emploi accompagné», en faveur de l’inclusion des travailleurs handicapés, inscrit dans la loi travail et dont le décret doit être publié dans les prochains jours (lire ci-dessus) . Pour atteindre cet objectif, l’association mise sur la «cogestion» . Un mantra répété en boucle par les membres. «Au Clubhouse, aucune décision n’est prise sans nous» , précise l’un d’eux. Pour preuve, l’association ne compte qu’un salarié pour 25 membres. Alors pour faire tourner la boutique, tout le monde met la main à la pâte. «On s’organise un peu comme une journée de travail. Cela permet de récréer des repères» , pointe Céline Aimetti. De quoi, peu à peu, permettre aux 170 membres - des personnes majeures, diagnostiquées et suivies médicalement, participant de manière «libre, volontaire et gratuite» - de recréer du lien social.

«Grâce à la cogestion, on reprend confiance» , explique Chantal. Bipolaires, schizophrènes, grands dépressifs, peu s’étalent sur leurs troubles. Certains ont déjà eu une expérience de travail. D’autres non. Les uns dessinent leur objectif professionnel, là où d’autres peinent à se projeter. «Etre ici, c’est un préalable au retour à l’emploi. Cela oblige à se lever le matin, s’habiller, donner une bonne image de soi» , abonde Alexandra. Salariée dans la communication, elle a, un temps, réussi à gérer les épisodes de dépression liés à ses troubles bipolaires : «J’y arrivais, mais c’était hyper fatigant.» A chaque crise, elle démissionne, puis retrouve un poste. Jusqu’à ne plus pouvoir. Quand elle débarque au Clubhouse, le retour à l’emploi n’est pas sa priorité. Puis «à force de structurer [s]es journées» , elle finit par écrire son projet professionnel. Terminé la com, secteur qu’elle juge non adapté, elle veut s’orienter vers le management du handicap en entreprise.

Marie-Aude, membre du Clubhouse depuis un an après avoir travaillé une quinzaine d’années dans l’administration puis démissionné, elle aussi, à cause de sa bipolarité, envisage également d’exercer à nouveau. «Cela fait sept ans que je suis rétablie, je connais les pré-symptômes, je peux éviter les rechutes» , dit-elle. Seul problème : «Si je reprends une activité, je risque de perdre ma pension d’invalidité.» «Dans certaines situations, on va mieux, mais financièrement on s’en sort moins bien quand on reprend une activité» , souligne Jean-Philippe Cavroy, directeur du Clubhouse Paris. Un point qu’il a exposé à la ministre du Travail, Myriam El Khomri, lorsqu’elle est venue visiter les locaux de l’association, fin août. Aujourd’hui, un salarié handicapé peut perdre sa pension d’invalidité, si celle-ci, cumulée à ses nouveaux revenus, dépasse son précédent salaire.

Mais la barrière financière n’est pas le seul obstacle. «L’important, c’est de construire un projet professionnel réaliste et adapté» , pointe Cavroy. Parmi les variables à prendre en compte : les horaires et le type de lieu de travail. Pour certains, il faut éviter les open spaces, trop bruyants. D’autres ont besoin d’être proches d’une fenêtre, de faire des pauses ou de travailler à temps partiel. «Il faut identifier sa zone d’inconfort» , résume le directeur. Et donc «se connaître deux fois plus que les autres» , rebondit Jules (1), membre et architecte à mi-temps, exerçant dans le cabinet de sa mère. Pour cela, le Clubhouse propose du coaching, des cours de langue ou des ateliers, par exemple pour peaufiner son CV ou son projet professionnel. Autre outil : les stages et contrats très courts au sein d’entreprises partenaires. «Des petites missions qui permettent de s’entraîner» , note Cavroy. Une expérience bienvenue quand, comme ce membre qui vient de réaliser une mission de deux jours au service courrier d’une entreprise, on est «stressé par le travail» .

Mais si certains employeurs jouent le jeu, d’autres peinent à ouvrir leurs portes. Les troubles psychiques n’ont pas toujours bonne presse. D’où l’épineuse question que se posent les membres : faut-il parler ou non de sa situation ? En arrêt maladie depuis plusieurs semaines, Adam (1) veut demander un changement de poste à son directeur. «Mais même s’il semble sensible au sujet, ce n’est pas évident…» «Moi, quand j’ai parlé de mon handicap, mon patron a reculé. Et quand c’est sur le CV, les gens ne veulent pas de vous» , poursuit son voisin. Résultat : la reconnaissance de la qualité de travailleur handicapé (RQTH) n’est pas toujours mise en avant par les membres. D’autant qu’elle peut aussi être «stigmatisante» , souligne Jules et ce même si en théorie (moins dans la pratique), les employeurs n’ont pas à demander de précisions sur le type de handicap dont souffre un salarié ou un candidat. La RQTH, en permettant d’aménager le poste de travail, donne des avantages aux salariés pour trouver un emploi ou le conserver. De plus, depuis 2005, les troubles psychiques sont reconnus comme handicap et entrent donc dans le cadre de l’obligation faite aux employeurs d’embaucher des personnes handicapées, à hauteur de 6 % minimum de leur effectif.

«Déstigmatiser»

Une aubaine en termes d’opportunités d’emploi ? Tout du moins sur le papier, car selon la Direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques, le taux de chômage des personnes reconnues comme handicapées reste deux fois plus élevé que celui de la population totale. Un chiffre sûrement en dessous de la réalité pour les personnes souffrant de handicap psychique, puisque certains ne déclarent pas leur situation. «Et puis les entreprises préfèrent le handicap physique au psychique» , tranche un membre. La faute, selon lui aux préjugés persistants, y compris du côté des autres salariés : «Les collègues de travail pensent qu’on a une double vie, qu’il ne faut pas nous confier des choses importantes, il y a beaucoup d’amalgames.» Exemple avec les schizophrènes : «Ce sont des victimes et non des fous dangereux» , s’agace Céline Aimetti, qui estime qu’environ 2 millions de Français souffrent de troubles psychiques sévères en France.

Source Libération