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Interview : Cyber-harcèlement, "L’ado vit une humiliation absolue, il veut mourir"

le 18 novembre 2016

[NouvelObs] 7% des collégiens sont sévèrement harcelés et cyber-harcelés au point, pour certains, de vouloir mourir. Entretien avec Frédéric Kochman, pédopsychiatre.

Dr Frédéric Kochman, pédopsychiatre et médecin-coordinateur de la clinique Lautréamont (Lille), qui accueille notamment des adolescents victimes de cyber-harcèlement.

Quel est le profil de ces adolescents ?

Nous suivons des adolescents qui vivent des situations gravissimes. Une patiente, qui a fait une tentative de suicide, est en état de stress post-traumatique, un trouble identifié par la psychiatrie de guerre, quand la personne a vécu un risque vital. Il se caractérise par une souffrance très aiguë, avec des réminiscences, des flashs, durant lesquels l’on revit les moments où l’on se voit mourir. Il y a un avant et un après. Les jeunes victimes de cyber-harcèlement disent : "J’ai peur que cela revienne" ; "je me réveille toutes les nuits en hurlant". Ils revivent quotidiennement des situations de stress qui ont duré un ou deux ans. 

En quoi le cyber-harcèlement a-t-il changé la donne ?

On estime que 10% des jeunes au collège sont victimes de harcèlement. Avant, on pouvait se réfugier chez soi, comme dans un château fort. Mais aujourd’hui, la personne harcelée à l’école continue d’être poursuivie chez elle. 24 heures sur 24, elle reçoit des menaces, le plus souvent anonymes, car le harceleur n’a généralement pas le courage de ses opinions, sur Twitter, Facebook, Snapchat, Instagram… Les réseaux sociaux sont une puissance caisse de résonance chez les jeunes. Ce sont des photomontages qui ridiculisent la personne, avec 112 "like" et des commentaires moqueurs ou humiliants, des messages du genre : "Tu n’as qu’à te suicider, bon débarras !" L’adolescent vit une humiliation collective, absolue, et il veut mourir. Dans notre service, une autre jeune fille de 13 ans a été mise en confiance par un prédateur harceleur. Il la convainc de se déshabiller, la filme par webcam, et balance cela par MMS à tout le collège. Elle a été sauvée de la pendaison in extremis. Une autre jeune fille a montré ses seins à son petit ami, qui a envoyé la photo à tous ses copains du collège. Le lendemain, elle a été accueillie dans la cour par une centaine de personnes qui montraient leur portable avec la photo, et un grand rire collectif. Elle s’est sentie détruite.

Comment expliquer ce rôle des réseaux sociaux ?

Tous les jeunes sont connectés, ou presque. 98% des élèves de quatrième ont un smartphone. Les réseaux sont primordiaux dans leur développement psychique. L’adolescent va les utiliser pour tester comment il est aimé, combien il est aimé. Il se met en scène. Il est "OKLM", au calme. Sur son mur, la jeune fille prend des poses à la Kim Kardashian, elle se construit une image de star. Ils mettent en scène une vie de rêve, désirable, qui les rassure. Mais quand ce réseau s’inverse, qu’il devient source de blessure, d’humiliation et de moquerie, c’est leur tuyau d’oxygène qui se bouche.

Les victimes sont-elles surtout des jeunes filles ?

Deux tiers des victimes sont des collégiennes entre 12 et 14 ans, des jeunes filles fragiles qui débutent leur adolescence. Cela arrive au pire moment. Mais des garçons aussi sont touchés. Ils ont une caractéristique physique qui attire les moqueries : en surpoids, ou plus petit, plus malingre, ils portent un appareil dentaire, ou ont des boutons…

Qui sont les cyber-harceleurs ?

Il existe deux " modèles " : le prédateur masculin, le "lion", qui recherche la gazelle vulnérable pour le repas du soir, peut avoir été un garçon victime de harcèlement, ex-enfant roi, à qui on a fixé peu de limites, et éprouve peu d’empathie et de compassion. Et pour poursuivre la métaphore, la bande de tigresses, qui opèrent en groupe. Trois copines narquoises et dominatrices s’attaquent à une seule, à une petite jeune plus faible, peut-être parce qu’elle est hyper timide ou hyper émotive. Ou parce qu’elle a déjà connu une telle situation. Une étude canadienne montre en effet que beaucoup de jeunes harcelés ont déjà été harcelés dans leur enfance, ou ont été victimes de maltraitance. Comme si les harceleurs repéraient la gazelle déjà blessée. On parle d’une communication analogique, tout ce qui ne se dit pas par les mots, qui passe dans la communication non verbale. Le cyber-harcèlement vient réveiller, "ré-enflammer" un traumatisme de l’enfance que le jeune avait tu. 

Source NouvelObs