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Article : Pourquoi les Français se dopent pour supporter leur boulot

le 23 août 2017

Chercheurs, psychologues et professeurs nous ont éclairé sur l’évolution de la consommation de drogues liée à un contexte professionnel.

Que vous soyez concerné ou non, vous avez forcément déjà entendu parler de consommations de drogues en lien avec le boulot. Loin de l'image des traders qui carburent à la cocaïne pour finir leurs journées de 17 heures, l'utilisation de substances psychoactives a beaucoup évolué dans le monde du travail – que ce soit à cause d'une addiction, par pur plaisir, par souci de performance ou par besoin de soulagement physique ou psychique. En 2012, une étude de l'Institut national de prévention et d'éducation pour la santé révélait que les consommateurs d'alcool étaient particulièrement présents dans les secteurs de l'agriculture et de la pêche, avec 16,6 % d'usage quotidien – contre 7,7 % pour le reste de la population. On y apprenait également que les secteurs de la restauration, de l'information et de la communication, et des arts et spectacles étaient les plus gros consommateurs de drogues illicites telles que la cocaïne, l'ecstasy ou le poppers.

Pourtant, peu d'études ont réellement étudié les liens entre travail et consommation de substances psychoactives. Des chercheurs ont donc décidé de se pencher sur la question, dans un ouvrage intitulé Se doper pour travailler , qui rassemble les contributions de chercheurs en sciences du travail, professionnels de la santé et syndicalistes. On a rencontré les directeurs de l'ouvrage – Renaud Crespin, politiste et sociologue, chargé de recherche au CNRS, Dominique Lhuilier, professeur de psychologie au CRTD-Cnam, Gladys Lutz, ergonome doctorante en psychologie du travail au CNAM, – ainsi que Gilles Amado, docteur en psychologie et professeur à HEC et Marc Loriol, sociologue au CNRS, qui ont collaboré à l'ouvrage.

Qu'est-ce que vous a donné envie de faire cet ouvrage ?
Dominique Lhuilier : Dans le monde du travail, quand on parle de consommation de substances psychoactives, on parle toujours d'addiction – donc de la pathologie, avec la figure dominante de l'alcoolique. On s'est dit que ce n'était plus la réalité, que les consommations n'étaient pas seulement liées à des problématiques personnelles. Il faut remettre ça dans le contexte professionnel. On ne consomme plus de la même manière, plus les mêmes produits, et cela est clairement à mettre en perspective avec les évolutions du travail. Simple exemple : la pression à fumer. Au travail, fumer est l'assurance de bénéficier d'une pause dans un emploi du temps qui ne bénéficie d'aucune respiration. On va fumer pour respirer, en un sens.
Renaud Crespin : On se demandait comment documenter des usages, sans pour autant dire qu'il y a un énorme problème et qu'il faut réprimer davantage. Une des forces de l'ouvrage est de « suspendre » l'idée selon laquelle les usages de produits psychoactifs sont forcément nuisibles pour le travail, afin d'interroger comment ces produits très divers peuvent être perçus et utilisés comme des ressources dans le travail. Ça n'a pas été simple de proposer ce déplacement, alors que c'est ce qu'on a pu voir dans la diversité des gens qu'on a rencontré. Ceux qui ont un problème avec la drogue sont une partie infime des situations qu'on a pu observer.
Gladys Lutz : Nous avons voulu prendre le temps d'étudier toutes les drogues, licites ou illicites, et leurs effets – à la fois remèdes et poisons. Nous avons fait face à des résistances en décidant de poser la question de la drogue comme ressource, et d'inclure les médicaments psychotropes dans notre recherche. C'est pourtant bien ce qu'ils sont. Historiquement, la plupart de ces produits synthétiques sont issus de l'isolement des principes actifs du pavot, de la coca ou du cannabis, les panacées des sociétés humaines ancestrales. Nous avons décidé de sortir des typologies réglementaires, des compromis sociaux qui organisent les choses, et d'essayer de voir ce qui se passe, quel que soit le produit.

Source Vice