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Article : Quand des personnes atteintes de dysmorphophobie ont recours à la chirurgie esthétique

le 29 mars 2017

[Vice] Ou comment des gens persuadés d’être laids s’enfoncent dans un cercle vicieux fait de rhinoplasties et de harcèlement.

Les personnes atteintes de dysmorphophobie font des fixettes exagérées – et souvent infondées – sur leurs défauts physiques. La chirurgie esthétique peut donc leur apparaître comme une solution miracle. À la place, elle a tendance à aggraver les symptômes et à enfermer les patients dans une quête de la perfection qui s'avère interminable, frustrante et dangereuse.
Une jeune femme d'une vingtaine d'années, qui venait de perdre du poids récemment, souhaitait une rhinoplastie. « Elle m'a dit : "Je ne veux pas d'un joli nez retroussé, je veux juste qu'il soit légèrement plus petit" », se rappelle le Dr Fischer. « Toutes ses demandes me paraissaient raisonnables. Je l'ai opérée et lorsqu'elle est revenue, la première fois, elle m'a dit : « Je ne sais pas s'il est assez petit. J'ai l'impression de ne pas voir de différences. » Je lui ai répondu qu'il fallait attendre près d'un an pour que ça dégonfle, et qu'il fallait qu'elle fasse preuve de patience. »
Son mécontentement s'est soldé par de nombreuses visites au bureau du Dr Fischer. La patiente arrivait, avec ou sans rendez-vous, exigeait plus de chirurgies, expliquait sa contrariété face aux moqueries de sa famille et de ses amis, et s'inquiétait de ne plus pouvoir sortir la nuit, de peur qu'on la prenne pour une polytraumatisée. « Elle venait toutes les semaines, toujours pour se plaindre », se rappelle le Dr Fischer. « Elle en était presque arrivée au point où elle ne pouvait plus sortir de chez elle. »
Après que le Dr Fischer lui a suggéré de consulter un psychiatre, la patiente, offensée, a continué à harceler la chirurgienne et son équipe, allant même jusqu'à venir avec son mari pour reprocher au Dr Fischer son avis médical. « C'est devenu un cauchemar », admet Beverly Fischer. « Je lui ai tout simplement rendu son argent, lui ai dit que je ne pouvais plus la recevoir et lui ai demandé de quitter les lieux. »
– un trouble de l'image corporelle qui se caractérise par une peur maladive des imperfections et de la difformité physique. La dysmorphophobie provoque chez les patients une forte souffrance, et c'est une maladie compliquée à traiter. Elle est souvent définie comme un trouble obsessionnel-compulsif (TOC) – mais bien que ces maladies aient des symptômes communs, des chercheurs ont trouvé une différence de taille entre les deux : les personnes atteintes de dysmorphophobie ont tendance à avoir une vision d'eux-mêmes beaucoup plus négative et à être plus insensés que les patients atteints de TOC.
contre la dysmorphophobie, comme la thérapie cognitivo-comportementale, la psychothérapie et la pharmacothérapie. Cependant, beaucoup de patients atteints de dysmorphophobie ne pensent pas souffrir d'une maladie mentale et ne cherchent donc pas à la soigner ; à la place, certains se tournent vers la chirurgie esthétique pour soulager leurs symptômes. Les procédures de chirurgie esthétique les plus courantes sont la rhinoplastie, l'augmentation mammaire, la liposuccion et des traitements plus légers comme les injections de collagène, le peeling et les injections de fillers ; toutes ces procédures correspondent à des zones du corps sur lesquelles les patients de dysmorphophobie font leurs fixettes.

« Après ma rhinoplastie, mon nez était un peu plus joli, mais mon ventre a commencé à poser problème. »

Le patient type atteint de dysmorphophobie est perfectionniste et se concentre à l'excès sur de minuscules détails, ce qui signifie que la chirurgie esthétique a un inconvénient considérable : les attentes irréalistes des patients peuvent aboutir à du désarroi, du mécontentement et d'autres troubles obsessionnels quant à leur nouvelle apparence. Certains patients décident tout simplement de « remplacer » leur zone d'obsession par une autre après l'opération. Dans une étude publiée en 2011, par exemple, un des patients a déclaré aux chercheurs : « Après ma rhinoplastie, mon nez était un peu plus joli, mais mon ventre a commencé à poser problème. »
D'après la docteure Katharine Phillips, spécialiste éminente de la dysmorphophobie depuis le milieu des années 1990 et auteure de nombreux ouvrages dont The Broken Mirror , le premier livre traitant de dysmorphophobie, les gens atteints de cette maladie ont une vision déformée de leur propre corps. Les chercheurs ont appris que les patients atteints de dysmorphophobie ont des défauts de vision, notamment dans leur manière de percevoir les visages et les objets. « Ils ont également tendance à faire des fixettes et à s'inquiéter », explique Katharine Phillips, « et quand on mélange toutes ces caractéristiques, il semble logique que les troubles ne s'arrangent pas sur le long terme avec la chirurgie. »
C'est le cas de Lindsay*, une maquilleuse de Londres, qui a souffert pendant des années de dysmorphophobie avant de décider que la chirurgie était le seul moyen de remédier à ses symptômes. « J'ai longtemps détesté mon ventre », a-t-elle raconté dans un mail à Broadly . « Je voulais faire quelque chose pour y remédier. Je suis allée voir un psychiatre, un psychologue et un infirmier en psychiatrie : ils ont tous appuyé ma décision de me faire opérer. »
de leurs symptômes, beaucoup de chirurgiens plastiques pensent qu'un diagnostic de dysmorphophobie est une contre-indication à la chirurgie ; d'après eux, les patients qui ont recours à la chirurgie esthétique sont généralement perturbés par le résultat final, très éloigné de leurs attentes. Souvent, lorsque les patients atteints de dysmorphophobie pensent avoir recours à la chirurgie, ils s'imaginent qu'un changement dans leur apparence les aidera à résoudre leurs problèmes – avant de se rendre compte que leurs problèmes ne font qu'empirer.

Suite à son abdominoplastie, Lindsay était loin d'être satisfaite. « Après la première opération, je me sentais super bien. Mais quelques semaines plus tard, j'ai commencé à remarquer des petites choses que je n'aimais pas, comme une cicatrice irrégulière, de la peau qui pendait et de la graisse en trop au niveau des hanches », se souvient-elle. « J'étais persuadée que si je me faisais à nouveau opérer pour enlever l'excédent de peau et de graisse, je serais heureuse. J'ai pensé que ma deuxième opération allait résoudre tous les problèmes de la première ; j'ai été satisfaite pendant deux jours avant l'apparition de nouveaux problèmes. J'avais l'impression que mes hanches étaient asymétriques et me donnaient l'air difforme. »

Tyler*, 24 ans, a vécu une expérience similaire. Après sa liposuccion et sa réduction mammaire, il est devenu obsédé par ses cheveux, une préoccupation courante chez les hommes. « Après l'opération, j'ai commencé à croire que je perdais mes cheveux », raconte Tyler. « J'ai eu une période où je me pesais peut-être 15 à 20 fois par jour. J'allais aux toilettes, sur mon lieu de travail, et je soulevais mon tee-shirt pour examiner mon corps. J'ai aussi commencé à porter des chapeaux pour recouvrir mon crâne. Je suis toujours en train de me recoiffer pour cacher d'éventuelles traces de calvitie. »

Bien que Tyler sache, plus ou moins, que son apparence actuelle se rapproche de son physique idéal, il a peine à l'accepter. « Je sais que j'ai perdu beaucoup de poids et que j'ai meilleure mine, mais mon esprit ne le comprend pas », explique-t-il. « Mes yeux voient la différence, mais pas mon cerveau. »

Source Vice