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Article : Sommes-nous tous potentiellement fous ?

le 15 décembre 2016

[Motherboard] « J'ai un projet, devenir fou ». Quand Fiodor Dostoïevski, du haut de ses 17 ans, balance l'une de ses punchlines les plus célèbres, il est en fait dans l'erreur la plus totale. Il est impossible de devenir fou : on nait fou. Tous autant que nous sommes. Ce serait comme de demander à un singe de devenir singe. Il ne peut pas le faire, puisqu'il est déjà singe. Soyons clair : il n'existe aucun individu psychologiquement sain et équilibré sur terre.

De fait, la folie n'a pas de définition stricte. Son appréciation est soumise à tout un tas de critères qui varient énormément en fonction des normes sociales, du contexte historique, du bon sens commun, ou d'un nombre infini de détails plus ou moins farfelus qui peuvent aller de la couleur des cheveux à la sensibilité politique. L'individu le plus sain d'esprit que vous connaissiez sera forcément considéré comme fou à lier si vous le placez au beau milieu d'un groupe social aux normes suffisamment opposées aux siennes. Un mec intelligent mais complètement bourré, qui titube et insulte des objets inanimés, serait classé parmi les dingues au milieu d'une tribu aborigène n'ayant jamais absorbé la moindre goutte d'alcool. Alors que pour vous, c'est juste Tonton Patrick, un type sain qui a commencé l’apéritif un peu trop tôt.

Réciproquement, un chef de gang mexicain, capable de torturer et/ou de tuer n'importe quel type considéré comme hostile à ses intérêts, passe juste pour un garçon efficace auprès de sa hiérarchie. Transposez son comportement au sein de votre service administratif, et il sera traité de sociopathe. On peut même aller plus loin : prenez deux individus considérés comme sains au sein de leur système normatif. Appelons les Michel et Paul, parce qu'un peu de fantaisie ne fait jamais de mal à personne. Parvenez à convaincre le premier que le second est fou. Quel que soit le comportement adopté par Paul - clairement : le plus éloigné de la folie possible -, Michel trouvera toujours le moyen d’interpréter un geste, même complètement anodin, comme une manifestation de sa psychopathologie.

En fait, même au sein d'une société déterminée, définir unanimement la norme est infaisable. A priori, s'en écarter ne devrait pas faire d'un individu un fou, juste un homme peu enclin à suivre des codes prédéfinis avant sa naissance par des institutions déshumanisées - en d'autres termes : un déviant. Dans Outsiders , son ouvrage le plus célèbre, le sociologue Howard Becker fait le rapprochement entre déviance et maladie mentale : « S’il y a peu de désaccords sur ce qui caractérise un organisme en bonne santé, il y en a en revanche beaucoup plus quand on utilise analogiquement la notion de pathologie pour décrire des types de comportement qui sont considérés comme déviants. »

On a ainsi longtemps considéré l'homosexualité comme une maladie mentale - et de nombreuses sociétés continuent à la considérer comme telle - alors qu'aujourd’hui chez nous elle ne choque plus personne - ou presque. Becker conclut : « Une personne peut transgresser les normes d’un groupe par une action qui est conforme à celles d’un autre groupe. Est-elle alors déviante ? »

Appartenir au groupe des déviants ne signifie évidemment pas appartenir ipso facto au groupe des malades mentaux - les hippies n'étaient pas tous enfermés en psychiatrie -, mais l'un et l'autre sont facilement intriqués. Selon Michel Foucault, qui a longuement étudié la manière dont la société traite les fous dans son Histoire de la folie à l'âge classique , on a longtemps mis malades mentaux, déviants sociaux, et délinquants, dans le même panier à crabes : dès la fin de la Renaissance, marginalisés, ils sont tous enfermés ensemble, aux mêmes endroits, subissant le même "traitement" et les mêmes pénitences. Techniquement, c'est assez pratique : tout individu un peu dangereux - pour lui, pour les autres, ou pour les normes existantes - est écarté de la société. Du point de vue médical, c'est très pratique également : plus besoin de soigner les pathologies mentales, il suffit d'enfermer le patient jusqu'à son retour à la raison, ou jusqu’à sa mort.

Ce n'est qu'au siècle suivant qu'on assiste à la séparation entre délinquants et supposés fous, avec la création des premiers asiles - au sein de nos sociétés et à l'époque moderne, s'entend. On pose alors certainement un regard certainement plus bienveillant sur les malades mentaux, mais on continue de les garder à l'écart des populations saines d’esprit. Enfermés car n'obéissant pas aux normes de raison définies par la société de l'époque, on les en exclut, et leur seul espoir de réintégration passe par la soumission à des protocoles médicaux eux aussi définis par un système normatif prédéfini. La folie est désormais une pathologie que l'on peut traiter, mais dont les symptômes ne sont pas palpables, et dont l'appréciation est sujette à interprétation. A partir de là, n'importe quel individu, indépendamment de son état de santé, est potentiellement fou. Prenez donc n'importe quel individu, issu de n'importe quel type de société, et considéré ou non comme sain mentalement par ses pairs. Placez cet individu dans un hôpital psychiatrique, et demandez-lui de tout faire pour en sortir - ce qui consiste, en gros, à s'efforcer d'avoir le comportement le plus sain possible. Il ne sortira jamais. Ou du moins, il ne sortira pas avant d'accepter un diagnostic psychiatrique le considérant comme mentalement atteint, ainsi qu'un traitement médicamenteux à base de psychotropes.

Il ne s'agit pas d'une hypothèse, mais du résultat d'une étude très sérieuse menée par un psychologue américain, David Rosenhan, au milieu des années 70. Sa conclusion est lapidaire : les humains ne peuvent pas distinguer les personnes saines des personnes atteintes d'aliénation mentale dans les hôpitaux psychiatriques.

Nous sommes donc en 1973. David Rosenhan, professeur de psychologie à l’école de droit de Stanford University, en Californie, engage douze volontaires, qui sollicitent chacun un rendez-vous dans un service psychiatrique (onze dans le public, un dans le privé). Pendant le rendez-vous, les faux malades prétendent s'inquiéter après avoir eu des hallucinations auditives : une voix du même sexe qu'eux, prononçant les mots "vide", ou "creux". Hormis ce mensonge -qui n'a duré que le temps de l'entretien-, ils agissent, selon les instructions de Rosenhan, de manière tout à fait normale, amicale et coopérative. Les onze volontaires des hôpitaux publics sont diagnostiqués schizophrènes et internés immédiatement. Plus chanceux, le volontaire admis en clinique privée est considéré par les médecins comme un simple maniaco-dépressif - ce qui lui vaut quand même un internement.

Seulement, l'expérience a beaucoup mieux fonctionné que prévu. Les patients étaient ainsi censés rester quelques jours en psychiatrie, puis ressortir par eux-mêmes, une fois que tout le monde aurait vu qu'ils étaient tout à fait sains ... Au bout d'une vingtaine de jours, il fallut engager un avocat pour les libérer. Les volontaires ne furent autorisés à quitter l'internement qu'après avoir officiellement reconnu être malade mentalement, accepté le diagnostic médical, et surtout, s'être engagé à suivre un traitement médicamenteux à base d'antipsychotiques. Le dernier faux malade fut relâché au bout de 52 jours.

Le pire dans cette histoire, c'est que pendant toute l'expérience, les douze volontaires se sont comportés comme de véritables volontaires venus étudier un service psychiatrique de l'intérieur : ils prenaient des notes et posaient des questions au personnel, amenant près d'un tiers des véritables patients les ayant côtoyés à imaginer qu'ils avaient affaire à des médecins déguisés, ou à des journalistes venus enquêter sur les conditions d'internement des malades. En fait, n'importe quel comportement des volontaires était interprété par le personnel soignant comme un symptôme psychiatrique.

Source Motherboard