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Article : Une histoire accélérée de l'hôpital Sainte-Anne

le 8 juin 2017

[Vice] À l’occasion des 150 ans de l’asile parisien devenu centre hospitalier, on s’est entretenu avec un psychiatre et le directeur de l’établissement.

1er mai 1867, Sainte-Anne accueille son premier patient. À ce jour, les historiens ne connaissent toujours pas la date de sortie de cet homme, qui a probablement fini ses jours au sein de l'établissement. 150 ans ont passé, et l'asile est devenu centre hospitalier. L'histoire de Sainte-Anne raconte l'épopée de la psychiatrie et des neurosciences, et l'évolution du regard que l'on porte sur la folie. Une histoire ponctuée de découvertes, d'innovations, d'espoirs, de collaborations, mais aussi de mythes et de débats parfois virulents. Le lieu a souvent incarné l'enfermement, avec, derrière ses murs, la folie. Aujourd'hui, les blouses blanches se mélangent avec les coureurs qui se perdent dans les allées fleuries, ou les curieux venus admirer la Chapelle et le musée labélisé de l'établissement.
À l'occasion des 150 ans, une grande fête était organisée au sein de l'hôpital. L'accordéon crache les premières notes de « Sous le ciel de Paris », et patients et soignants reprennent en cœur la chanson d'Édith Piaf. À la tribune, les discours se succèdent, entre lyrisme empreint des citations du surréaliste André Breton, et hésitations de docteurs intimidés par la foule. Surtout, on parle des soignants, et on leur rend hommage, avec l'exposition 150 ans, 150 métiers , qui, de l'infirmière à l'agent d'accueil en passant par le plombier et l'orthophoniste, met en avant les petites mains de Sainte-Anne.
Pour l'heure, c'est avec les grands pontes que j'ai rendez-vous, dans le cadre d'un entretien croisé entre Jean-Luc Chassaniol et le Dr Alain Mercuel. En janvier 2014, le centre hospitalier Sainte-Anne a signé une convention de direction commune avec deux autres établissements : l'établissement public de santé de Maison-Blanche et le groupe public de santé Perray-Vaucluse. Jean-Luc Chassaniol assume la direction générale des trois établissements. Il est aussi directeur du site de Sainte-Anne depuis 2000. Alain Mercuel, lui, travaille à Sainte-Anne en tant que psychiatre depuis 1984 et est président de la CME, la communauté médicale d'établissement. Il dirige une équipe mobile « Psychiatrie – précarité » dont la mission est d'aller vers les personnes en exclusion, en grande précarité et présentant une souffrance psychique. Ensemble, ils reviennent sur l'histoire de l'hôpital, et me parlent de leur volonté commune d'abattre les murs.

VICE : Pouvez-vous me parler de la création de Sainte-Anne ?
Sainte-Anne est officiellement inauguré en 1867, mais à cette époque, le lieu est déjà plusieurs fois centenaire. Sur l'emplacement de l'actuelle prison de la Santé, une première maison de santé de Marguerite de Provence est érigée en faveur des pestiférés, dès le XVIIe siècle. Anne d'Autriche la rachète en 1645, la fait déplacer de quelques centaines de mètres plus au sud, et y installe un hôpital qui prend le nom d'hôpital Sainte-Anne en 1651.
Mais, au XVIIIe siècle, ce n'est encore qu'une simple ferme avec quelques lits en cas d'épidémie. Elle est par exemple utilisée pour accueillir les malades atteints du scorbut au printemps 1767.
En 1833, Guillaume Ferrus, médecin chef à l'hôpital Bicêtre, décide d'utiliser ces terrains pour y faire travailler les personnes valides provenant des sections d'aliénés de son hôpital. À l'époque, leur prise en charge est loin d'être la priorité du pouvoir impérial, mais Haussmann, que l'on a chargé d'imaginer un nouveau Paris, ne tarde pas à s'en soucier, compte tenu de l'état dans lequel se trouvait le service dédié de la capitale, l'un des plus défectueux du pays. En dépit de la création de nouveaux quartiers d'aliénés dans la division des « fous » à la Salpêtrière (pour les femmes), et à Bicêtre (pour les hommes) dans les années 1820, les demandes d'admission ne peuvent bientôt plus être satisfaites. De nombreuses personnes étaient envoyées en province, loin de leurs familles, et se retrouvaient isolées.
Alain Mercuel : C'est dans ce contexte que la loi sur les aliénés du 30 juin 1838 est promulguée. Son article 10 dispose que « chaque département est tenu d'avoir un établissement public spécialement destiné à recevoir et soigner les aliénés ». Cette loi confie à l'aliéniste un pouvoir d'assignation à résidence ou de maintien en détention, et consacre durablement la professionnalisation de la psychiatrie. 

L'histoire de l'établissement est donc intimement liée à l'histoire de Paris ?
Absolument. À l'époque, cette loi avait été mise en place non pas pour enfermer les gens mais pour éviter au contraire de les éloigner à l'autre bout de la France, en envoyant l'oncle un peu gênant ou la grand-mère démente au loin. C'était déjà en 1838 une démarche de proximité au niveau départemental. À ce moment, on avait tendance à envoyer les gens au vert parce qu'on pensait que ça leur ferait du bien d'être à la campagne. Bien sûr, ce n'était pas la seule raison, il y avait cette idée qu'il fallait protéger la ville, séparer les malades des non-malades. C'est précisément ce qui fait l'originalité de Sainte-Anne : c'est un hôpital dans la ville.

Source Vice