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Entretien : Comment se referme le piège de l'anorexie

le 17 mai 2017

[Le Cercle Psy] Comment bascule-t-on dans l’anorexie à l’adolescence ? Nicole Desportes nous fait vivre ces mécanismes de l’intérieur.

Vous écrivez que l’anorexie vous a volé votre adolescence. Qu’est-ce qui s’est passé ?

Dans l’anorexie, on ne se réveille pas du jour au lendemain malade : les choses s’installent progressivement. Dans mon cas, d’abord il y a eu, je pense, un sentiment de malaise ou de mal-être qui a commencé à croître à partir de la fin de mes études secondaires, quand j’ai passé mon bac. Je n’allais pas bien, je me repliais beaucoup sur moi-même, sur mon travail. Je me sentais angoissée par l’avenir, par pas mal de choses. Parallèlement, mais sans que je prenne conscience du lien entre les deux phénomènes, quelque chose s’est installé crescendo : j’ai commencé à restreindre de plus en plus mon alimentation. C’est comme ça qu’on en arrive à ne plus pouvoir manger du tout, alors qu’on a perdu déjà beaucoup de poids.

Aviez-vous déjà un rapport particulier à la nourriture dans votre enfance ?

C’était plutôt un grand plaisir pour moi de manger, ce qui a rendu la maladie d’autant plus violente et douloureuse. Pourtant j’avais déjà, petite, certaines angoisses autour de la nourriture : assez paradoxalement peut-être, la peur de manquer, de ne plus avoir suffisamment de quoi me nourrir.

Cette peur de manquer vous incitait à manquer réellement, pour conjurer ce qui pourrait arriver ?

C’est possible. Mais je pense qu’il entrait aussi, pour beaucoup, la volonté de montrer un mal-être intérieur dont j’avais l’impression, peut-être à tort, qu’il n’était pas perçu à l’extérieur, qu’il était ignoré ou laissait indifférent.

C’était un signal d’alarme à l’égard de votre entourage ?

Oui, en quelque sorte. Une façon de rappeler mon existence d’une façon très violente. J’avais peut-être l’impression de ne pas vraiment exister. J’avais le sentiment de ne pas vraiment vivre la vie que je voulais vivre. Il y avait beaucoup d’angoisse de l’avenir, une sécurité, je n’arrivais pas bien à imaginer ce qui venait. J’étais perdue dans une sorte de brouillard qui m’angoissait terriblement. Je me suis donc raccrochée à quelque chose de concret : restreindre l’alimentation, c’était concret. Étrangement, c’était un but, un chemin, ça donnait un sens.

Une façon d’exercer un contrôle, aussi ?

Tout à fait. De ne pas me sentir aussi impuissante, aussi égarée, aussi perdue face à ma vie. De me sentir décidée, résolue, jusqu’à l’obstination même. D’opposer une volonté là où, pour le reste, je ne savais pas comment l’employer.

Ce n’est donc pas que vous ne pouviez pas vous nourrir, mais que vous ne vouliez pas, malgré la faim ?

Je pense qu’il y a deux étapes : au début c’est volontaire, mais très rapidement ça échappe à la volonté. Dans un premier temps, je me restreignais, dans un second temps, c’est là que ça devient pathologique et très grave, réellement je n’y arrivais plus. Il y avait comme un blocage. C’est comme un mécanisme, quelque chose d’instinctif qui perd ensuite toute spontanéité. On n’y arrive plus, vraiment.

Vous vouliez contrôler, et finalement c’est l’anorexie qui vous contrôlait ?

Oui, votre volonté se retourne en quelque sorte contre vous. Vous êtes pris au piège de vous-même, de ce que vous avez voulu faire. Vous n’êtes plus qu’une marionnette. J’emploie cette expression dans mon témoignage et c’est tout à fait ça : vous êtes dominé par vous-même. C’est une sensation absolument terrible, parce que les autres n’arrivent pas à le comprendre et vous répètent sans arrêt : « Mais enfin, ce n’est pas compliqué de manger ! » Sauf que si, c’est très compliqué. Ça n’est plus possible. J’ai du mal en parler aujourd’hui, parce que lorsqu’on est sorti de cet état, et Dieu merci j’en suis sortie, on n’arrive plus soi-même à concevoir ce que c’était, même si en on a souffert très gravement et pendant très longtemps. C’est une sensation très troublante et dérangeante de ne plus arriver à se comprendre soi-même, à comprendre comment on a pu être dans cet état où avaler de la nourriture n’était vraiment plus possible… Tout se fermait, plus rien ne pouvait entrer. C’est une sensation qui me met très mal à l’aise quand j’y repense aujourd’hui.

Vous écrivez que l’anorexie n’est pas seulement une maladie mais aussi un cercueil, un camp de concentration…

On vous traite quotidiennement de sac d’os ! Nombreux sont ceux qui vous disent que justement vous avez l’air de sortir d’un camp de concentration, que vous ressemblez à ces images absolument épouvantables de la libération des camps. Vous êtes qualifié de squelette ou de cadavre ambulant. Le problème, c’est que vous, sur le moment, c’est difficile à faire comprendre mais vous ne voyez pas votre maigreur. Je ne sais par quel phénomène de l’esprit c’est possible, c’est comme si votre regard sur vous-même était complètement transformé. Vous ne vous voyez pas, vous ne percevez pas votre maigreur et ça n’est jamais assez. Seuls les autres vous renvoient cette image sur le moment.

Source Le Cercle Psy