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Entretien : Soins psychiatriques et lutte antiterroriste, la confusion entretenue

le 6 octobre 2017

Fin août, le ministre de l’Intérieur suggérait qu’une collaboration plus étroite entre les psychiatres et les services de police serait nécessaire pour mieux prévenir le passage à l’acte terroriste. Ces déclarations ont suscité le trouble dans la communauté médicale, en raison notamment de la méconnaissance de la réalité de la maladie mentale qu’elle suppose et de la stigmatisation qu’elle encourage vis-à-vis des patients. 

Pour nous, le docteur Paul Machto, fondateur du collectif des 39 contre la nuit sécuritaire, qui avait vu le jour au moment où Nicolas Sarkozy défendait une réforme des soins en psychiatrie (qui a été beaucoup combattue par les praticiens), revient sur cette confusion entre soins psychiatriques et lutte antiterroriste en démontrant son absurdité, son caractère réducteur et en invoquant les esprits protecteurs de nombreux spécialistes de l’âme.

Le nouveau pouvoir veut doter l’arsenal de lutte contre le terrorisme d’un nouveau champ : les malades mentaux et la psychiatrie !

Lorsque les politiques sont confrontés aux limites de prévoir l’imprévisible, ils se rabattent sur les personnes malades et les psychiatres !

Ces derniers, d’ailleurs, sont tantôt suspectés de faire preuve de légèreté irresponsable sinon de "laxisme" en faisant sortir de leurs services des individus "potentiellement" dangereux, tantôt de maintenir hospitalisés contre leur gré des personnes malades.

Certes, la dérive des pratiques depuis une vingtaine d’années  contribue grandement à cette opinion avec un retour à l’enfermement, amplifié depuis la loi de juillet 20111, la banalisation des mises à l’isolement, et surtout ce scandale des contentions que le Collectif des 39 a dénoncé2 et qui a été ensuite mis en évidence officiellement par le rapport essentiel de Mme Adeline Hazan, Contrôleure Générale des Lieux de Privation de Liberté, publié le 25 mai 20163.

« Chaque culture a la folie qu’elle mérite »

Mais voilà qu’avec les attentats récents, dans un amalgame ravageant, la confusion s’est installée entre "actes fous" et "personnes folles" ! Depuis cette politique de destruction mise en œuvre par Daech, cette irruption des attentats dans le monde, l’horreur des meurtres aveugles et de masse a fait dire et écrire sur la folie de tels actes. Pourtant de nombreux auteurs, philosophes, psychanalystes, intellectuels ont beaucoup écrit depuis 2015 à ce sujet pour démonter cet amalgame simpliste.

Mais peu importe à nos gouvernants ! Le ministre de l’Intérieur en a fait un nouveau cheval de bataille à la suite des actes meurtriers récents de quelques individus aux antécédents psychiatriques, ayant recours à des attaques à la voiture-bélier par mimétisme avec des actes terroristes. Avalanche de réactions indignées à cette saillie du ministre, des syndicats de psychiatres au Conseil de l’Ordre lui-même, d’une association de soutien aux familles de malades (l’UNAFAM) à d’autres collectifs et associations de patients. Des articles fort bien documentés, tant dans la presse généraliste4 que dans la presse spécialisée5 ont été récemment publiés. Clément Guillet, par exemple, argumente fort justement : « Se prendre pour Napoléon hier ou un djihadiste aujourd'hui : le délire est un des symptômes de la société. "Chaque culture, après tout, a la folie qu'elle mérite" écrivait Michel Foucault. »

Rien n’y fait.

La ministre des solidarités et de la santé a bien fait une timide mise au point par ses services puis dans une précision lors d’une rencontre à la Baule.

Le président de la République quant à lui, continue dans la même veine que son ministre de l’Intérieur. Dans son discours aux préfets le 6 septembre 2017, il tente de présenter la quasi-unanimité des réactions aux propos de Gérard Collomb, comme des mauvaises interprétations, si ce n’est de la malveillance. Il surfe là encore sur l’émotion et le simplisme de l’évidence d’un pseudo bon-sens, effectuant dès lors une entorse à "sa pensée complexe" : «  nul ne peut expliquer à nos concitoyens que lorsqu’un individu a été signalé à tous les services, est identifié comme dangereux, (…) il puisse être libéré d’un hôpital psychiatrique où il se trouve alors même que chacun sait qu’il incarne une menace pour le reste de la collectivité ». Nous relèverons tout de même cette lamentable confusion lorsqu’il utilise le mot « libéré » confondant prison et hôpital…

Accuser les fous plutôt que d’engager une réflexion profonde sur la complexité de notre monde

Ce qui apparaît gravissime c’est cette "apparente" méconnaissance des processus psychiques, des pathologies mentales et de l’absolue impossibilité de prévoir un passage à l’acte meurtrier. Car en dehors d’un épisode psychopathologique aigu, auquel cas tout est fait pour apaiser et traiter la personne, il n’existe aucun critère pronostic qui laisserait percevoir un possible passage à l’acte. A moins d’enfermer systématiquement, de maintenir l’internement à vie pour tout patient qui serait inquiétant… Mais alors cela renverrait inévitablement à la subjectivité et à l’inquiétude propre … du psychiatre ! On perçoit là que cette "apparente" méconnaissance viserait peut-être à susciter, entretenir la peur au nom d’une prétendue réassurance des citoyens. Au lieu d’œuvrer pour une politique d’hospitalité pour la folie, d’atténuer la peur du fou, d’agir contre la stigmatisation dont sont victimes ces personnes, ces citoyens, les gouvernants utilisent le flou, « esprits faibles, troubles psychologiques » ou avancent des statistiques connues d’eux-seuls pour psychiatriser des actes de criminels politiques déterminés.

La question politique ne serait-elle pas d’assumer cette part d’imprévisibilité des comportements humains  et de mettre en œuvre des politiques pour traiter les racines mêmes des causes sociétales, économiques, culturelles, éducatives, urbaines. Cela a été dit, écrit, alerté : les processus de déclassement, de désocialisation, d’inégalités, de déracinement, de déstructuration sociale, d’acculturation, d’humiliation, de discrimination, de disparités, de la surconsommation, du luxe exhibé à l’inverse de l’amplification de la pauvreté sont des éléments massifs de la complexité à laquelle nos sociétés ont à faire face. Comme écrivait Walter Benjamin « la catastrophe c’est que tout continue comme avant ! ».

Source JIM