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Entretien : Voyage au coeur des souffrances

le 24 mars 2017

[Journal de Montréal] Dans Premières lueurs, l’ex-militaire Roméo Dallaire revient sur les blessures psychologiques qui tardent à guéri. Le nom de Roméo Dallaire est à jamais associé au Rwanda. En tant que commandant de la mission des Nations unies, il a été témoin d’un génocide ayant fait plus de 800 000 morts en 1994. À travers sa propre expérience de stress post-traumatique, le lieutenant-général a aussi contribué à changer la culture des Forces armées canadiennes par rapport à la santé mentale.

Vous dites dans votre livre Premières lueurs : «Ma blessure a pris naissance au Rwanda, mais elle s’est aggravée au Canada.» Comment cela s’est-il produit?

Je ne faisais pas de cauchemars au Rwanda, parce que c’était la réalité. Il y a l’adrénaline, on est très sensible à tout ce qui nous entoure. Les cauchemars sont arrivés dès mon retour. On est détaché du milieu, mais on veut garder un cordon et ça se fait souvent la nuit par les cauchemars où on revit les situations. On est envahi. Il y avait des matins où en me réveillant, pendant une fraction de seconde, je me croyais encore au cœur de l’action avec les odeurs et le bruit.

Vous aviez de la difficulté à revenir complètement?

Après avoir quitté le Rwanda, on réalise que le reste du monde semble normal. Et pourtant, il y a eu une catastrophe pour l’humanité. C’est un choc de réaliser que malgré ce qu’on a vécu et ce qui s’est passé, le monde n’a pas changé. C’est un choc et ça met en maudit. Il n’y a pas de pont qui nous permette de communiquer l’ampleur de ce qui s’est passé. C’est comme un virus. Ça commence par un mal de gorge, et après, ça ronge les tripes et dérange au point où on ne dort plus. Et on ne veut pas accepter que le monde ne reconnaisse pas ce qui s’est passé. C’est une énorme friction entre nous, ce qu’on est devenu et le monde qui essentiellement n’a pas changé. C’est là qu’on voit des gens se refermer sur eux et ne plus communiquer. On devient agressif et intolérant face au monde qui nous entoure, car on le trouve matérialiste et superficiel. Et la blessure du stress post-traumatique devient pire si elle n’est pas traitée, elle prend plus de place.

Dans votre ouvrage, vous affirmez de vous avoir débarrassé de votre voiture après avoir roulé à 150 km/h sur l’autoroute avec vos trois enfants.

Il y a comme une bulle qui se fait où la réalité est secondaire. On est en train de se battre contre nous-mêmes, on essaie de se souvenir de ce qu’on a vécu pour en venir à bout et absorber. On est comme en transe. Cet aspect dangereux peut mener rapidement au suicide. Et en voiture, j’étais envahi par mes pensées juste en attendant aux feux de circulation. On me klaxonnait et ça me réveillait, je ne savais plus où j’étais. On panique, alors j’ai arrêté de conduire.

Dans un chapitre vous précisez être devenu un bourreau de travail pour ne pas que le génocide rwandais soit effacé de la mémoire collective. C’est un fardeau énorme...

Je me l’étais promis avant de partir du Rwanda et ça a été mis à rude épreuve, car il n’y avait pas toujours d’intérêt de la part des autres. C’était surtout une façon d’atténuer la douleur. On peut se paqueter la fraise pour oublier et j’ai essayé l’alcool, mais on peut aussi travailler et j’étais en train de m’autodétruire par le travail. Il y avait aussi l’idée que c’était un travail honorable. Faut se rappeler qu’à cette époque [au milieu des années 90], les blessures psychologiques ne sont pas perçues comme une blessure honorable. Quand j’étais sous-ministre adjoint [à la Défense en 1998], j’ai brûlé mon équipe.

Parallèlement, vous entamez un autre combat, celui de faire comprendre aux Forces armées la gravité du stress post-traumatique.

Il y avait des coupes de budget et les gars souffraient. C’était inacceptable et je le vivais moi-même. Dans les années 90, on se limitait à nos besoins opérationnels. Il n’y a pas de suivis par les Forces pour préparer les jeunes générations à l’expérience de guerre. Il y avait une stigmatisation des problèmes de santé mentale. Ça nous a pris 15 ans pour faire changer les têtes fortes et faire comprendre que c’est une blessure qui peut arriver à n’importe qui.

Vous avez donc développé le terme de blessure de stress opérationnel. Pourquoi cette nouvelle terminologie?

Il fallait faire comprendre aux Forces que les blessures causées par une balle, un éclat d’obus ou un choc traumatique font toutes partie de la guerre et qu’il faut aider avec la même urgence. Et cette terminologie permettait de combattre les préjugés. Il fallait arriver avec un terme acceptable pour les soldats. C’est une blessure qui exige des soins psychologiques. Un psychiatre et un psychologue m’aident, mais je prends des médicaments qui m’affectent physiquement.

Est-ce que les Forces armées se sont améliorées avec la mission en Afghanistan?

Le changement de culture prend du temps. Il fallait toujours se battre pour rappeler que c’était important. On était en train de travailler là-dessus et l’Afghanistan nous a permis de faire des liens encore plus directs entre le combat et les blessures de stress. Le point culminant a été en 2011 avec le retour des soldats. Quand je commandais à Valcartier, en 1993, les blessés qui revenaient de la Yougoslavie, on les cachait. On enterrait nos gars avec le minimum de cérémonie. Il y avait un mépris des autorités politiques. Il a fallu leur faire comprendre que les missions de maintien de la paix avaient changé. Et aujourd’hui, les Forces sont à l’avant-garde pour les soins aux soldats et aux familles.

Ils ont fait des études?

Beaucoup. Il y a environ 5 ans, on a créé l’Institut de recherche sur la santé des militaires et des vétérans qui implique 31 universités au Canada. Il y a de la recherche pour mieux préparer les soldats à ces chocs, de la recherche sur le terrain pour atténuer l’impact du choc et une autre équipe travaille sur la réadaptation. Et c’est ce dernier volet qui doit encore être amélioré.

Source Journal de Montréal