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Témoignage : 60 ans de solitude

le 9 mars 2017

[Vice] Daphne Merkin ouvre This Close to Happy (Farrar, Straus, Giroux), ses mémoires dans lesquels elle évoque les causes et les conséquences de sa dépression, en évoquant ses envies de suicide. Comment annoncer à vos proches que vous n'en pouvez plus d'essayer d'être une personne comme les autres – et que cette décision est irrévocable ?

« Je ne ressentirai plus de colère quant aux circonstances qui m'ont entraîné vers le fond. Plus de crainte. Je n'aurai plus à vivre dans un état d'affairement confus, dans cette fatigue – je n'aurai plus à continuer tant bien que mal d'entretenir des conversations, en espérant que personne ne sache ce qu'il se passe véritablement dans ma tête », écrit Merkin. « Plus d'angoisse – cette douleur rugissante à l'intérieur de votre esprit qui ne peut être soignée avec un pansement, une pommade ou un plâtre. Et surtout, plus de déguisement, plus besoin d'arborer ce masque... »

Merkin a vécu une enfance privilégiée – au sens économique du terme – sur Park Avenue, avant de mener une brillante carrière d'écrivaine à New York. Malgré son succès, elle pense souvent au suicide – qu'elle considère plus comme une pensée réconfortante qu'une véritable option. Parfois, ses envies de suicides sont vraiment intenses, mais elle a réussi à composer avec, non sans une certaine consternation. « Je me faisais la promesse de me suicider comme d'autres se font la promesse de s'acheter une nouvelle voiture, étincelante, élégante », écrit-elle. « Je mérite bien ça ... »

Elle a aujourd'hui 60 ans. Dans son livre, elle évoque les racines de son accablement perpétuel lors de son enfance de juive orthodoxe sous le « régime fasciste » (pour reprendre les termes de son frère) de ses parents riches, mais violents. This Close to Happy ne sera pas réellement utile, ni rassurant pour les lecteurs dépressifs en quête d'un exemple de réussite à suivre.

Néanmoins, je suppose que si les plus dépressifs des lecteurs d'ouvrages déprimants sont comme moi, ce n'est pas vraiment ce dont ils ont besoin. À mon avis, nous ne voulons même pas en espérer autant. Nous avons déjà assez affaire avec la remise en question constante des gens sur la maladie mentale, et le simple fait de vivre avec. (À ce sujet, Merkin cite beaucoup d'écrivains dépressifs dans ses mémoires, de Virginia Woolf à Jean Rhys, en passant par le personnage Maria Wyeth de Joan Didion.)

Pour les personnes qui n'ont pas côtoyé l'abysse d'un désespoir particulièrement profond, les écrits de Merkin sont plutôt instructifs. Elle explique l'éreintement que l'on peut ressentir quand on rumine en permanence, parle de la corvée de réguler son humeur à l'aide de cachets et de thérapeutes, sans jamais être véritablement sûre du résultat – et s'épanche aussi sur l'énorme pression sociale qui la pousse à approcher des gens plutôt que de se terrer dans ses idées noires.

Le temps rend les choses plus difficiles, écrit Merkin, en partie parce que la dépression est un sujet de conversation assez ennuyant. Vous ne pouvez pas raconter aux autres que vous êtes resté au lit pendant des jours et que vous vous sentiez vaguement mal, à l'inverse des récits destructeurs, mais divertissants, des toxicomanes. Je ne dispose pas de preuves pour soutenir mon hypothèse thèse, mais je suis persuadée que les plus gros consommateurs de livres sur la dépression sont les dépressifs eux-mêmes.

« La dépression agit d'une façon différente par rapport aux autre maladies, elle implique un état honteux et une grande emprise personnelle. Par exemple, elle ne répond pas parfaitement à la littérature de l'addiction ou de la guérison, et n'offre pas assez de frissons par procuration au lecteur, en partie parce que les symptômes ne sont pas assez fascinants pour intéresser ou même titiller l'esprit des gens. En général, s'il existe un aspect intangible aux maladies mentales, la dépression est quant à elle beaucoup plus difficile à définir car elle se développe lentement au lieu de s'annoncer brusquement, et se manifeste par une absence – d'appétit, d'énergie, de sociabilité – plutôt que par une présence... », écrit-elle. À mon avis, la suspicion des gens sur la légitimité de la dépression vient de son manque de présence physique, elle n'est pas biologiquement visible. En réalité, la dépression d'un point de vue extérieur, ressemble énormément à une période d'intense paresse – ce pour quoi les Américains, et les gens en général, n'ont souvent aucune sympathie. Ainsi, Merkin procède avec précaution dans la rédaction de ses mémoires. Dans un moment d'autocritique assumée, elle se qualifie de « petite gosse de riche ».

Après toutes ces années, Merkin est encore dépressive – mais elle est en vie et a réussi à élever sa fille, ce qui n'est pas rien. Lorsque je l'ai appelée pour une interview, elle m'a confié que son état actuel était « brumeux ». À l'autre bout du combiné, on entend très vite son accent new-yorkais. Elle a l'air fatiguée et un peu grincheuse, même si je ne peux pas dire si son attitude résulte du fait d'être née et d'avoir grandi dans une ville qui cultive cette attitude hautaine – y compris chez les personnes saines d'esprit – ou si elle se sent vraiment mal.

Mais elle a réussi à se reprendre assez vite en main pour éviter d'être hospitalisée – ce qu'elle continue de faire depuis huit ans. Elle a été internée pour la première fois dans une unité psychiatrique quand elle était jeune et angoissée. Ses parents l'avaient directement envoyée au Columbian Presbyterian's Babies' Hospital, sans lui donner d'explication particulière. C'était juste la façon d'être de ses parents, détaille-t-elle : froids, égocentriques, autoritaires et violents. Ils la confiaient souvent aux mains de la nourrice, Jane, que Merkin décrivait comme « un agent de sa mère » et pouvait se montrer très violente. (Merkin raconte notamment la fois où Jane lui a cogné la tête contre le mur de la salle de bains.)

Elle passe un long moment à réfléchir sur sa mère dans son livre – cette figure parentale initialement associée au réconfort et à l'affection, soit tout ce que sa mère a oublié de lui donner. Son père était distant et apparemment trop éloigné pour lui apporter le soutien nécessaire. Un problème majeur est vite apparu : Merkin aimait sa mère et attendait d'être aimée en retour, ce qui se traduisait par quelques « rares étreintes ». Merkin rejette la faute sur les problèmes de sa mère, y compris pour son dysfonctionnement au quotidien, ses relations et sa vie sexuelle. Dans ses écrits, elle confie « n'avoir jamais été faite pour l'hétérosexualité » et se demande si elle parviendra un jour à aimer quelqu'un plus qu'elle n'aime le fait de vivre seule.

Sa mère a aussi grandi dans un milieu aisé avant de se rendre dans l'Allemagne d'Hitler en 1936, puis d'immigrer en Palestine. Merkin se souvient surtout de la fascination de sa mère pour les nazis et de la décontraction avec laquelle sa mère pouvait « dessiner des petites swastikas au stylo dans le creux de [ses] bras, lorsqu'elle avait] onze ou douze ans ». Même si sa mère s'est mariée avec un riche investisseur de Wall Street, elle imposait une autorité assez stricte à la maison : selon Merkin il n'y avait jamais assez de nourriture, malgré la présence de chefs cuisiniers. « Je repense à mon enfance comme à une sorte d'esclavage – un emprisonnement – mais je ne suis pas vraiment sûre, même après toute ces décennies, d'avoir un jour atteint un semblant de liberté éphémère », écrit-elle.

Source Vice