Vous êtes dans : Accueil > Actualités > Paroles de... > Témoignage : Ce que l’on voit en étant internée en hôpital psychiatrique

Témoignage : Ce que l’on voit en étant internée en hôpital psychiatrique

le 1 décembre 2016

[Vice] Je ne me rappelle pas être arrivée à l'hôpital. Je sais que je me suis juste réveillée dans une chambre qui n'était pas la mienne, dans un pyjama que je ne me rappelais pas avoir revêtu.

La première chose que je vois en pénétrant dans la salle commune, c'est un homme qui parle tout seul et colle des affiches. Ce sont des lettres. Ses destinataires sont Dieu, le président de la République et les papillons. Il insiste pour les coller sur la télévision, ce qui ne chagrine pas les autres patients. Beaucoup d'entre eux sont en chaussettes – ou pieds nus. Je ne sais pas trop ce que je fais là. Puis une femme s'approche. Elle me demande si je peux lui couper les cheveux comme moi. « J'ai toujours rêvé d'avoir une frange », me dit-elle.

Plusieurs personnes ont les yeux rivés sur la télé, mais aucune ne fait attention au programme. Elles sont simplement . J'entends que derrière moi, on débat des nouveaux clips – celui de Kaaris, notamment. Parmi les patients, certains ont l'air tout à fait normal. Par exemple Patrick*, 23 ans, enfermé contre son gré deux semaines plus tôt après une altercation musclée avec la police. C'est un jeune étudiant blond, calme en apparence. Il passe ses journées à lire la presse. Le reste du temps, il cherche un moyen de s'enfuir.

Au mois d'octobre dernier, j'ai été en proie à plusieurs graves crises de démence, entraînées par ma bipolarité. Celles-ci m'ont conduite à atterrir dans un hôpital psychiatrique parisien, plus précisément le Centre hospitalier de Saint-Anne, un mardi vers 3 heures et demie du matin. Après deux premières journées passées à dormir, shootée au valium, j'ai commencé à pouvoir sortir de ma chambre afin de découvrir un milieu hospitalier un peu particulier : la faune et la flore d'un HP français, en 2016.

Défoncée aux médicaments, j'ai perdu la notion du temps et ai d'abord eu du mal à croire les infirmiers lorsqu'ils m'ont annoncé la date du jour. Ils m'ont dit que j'allais devoir « rester un peu ». Avec eux, j'ai appris que les médecins et le personnel médical faisaient un travail remarquable – et très fatigant.

J'ai aussi appris que près de 12 millions de Français étaient atteints de troubles psychiques de degrés divers – soit presque un Français sur cinq. Sur les 45 millions de Français adultes, 18,5 % d'entre eux sont considérés comme porteurs d'un trouble psychiatrique pathologique. En 2013, 31 % des Français âgés de 25 à 34 ans étaient concernés par divers degrés de dépression.

Dans un hôpital psychiatrique, tout est minuté. Le dîner est à 19 h 10 – et à 19 h 20, il est déjà trop tard. Mon premier repas se passe dans le calme. La « dinde au curry » annoncée est en réalité un triste morceau de dinde flottant dans de l'eau. La première nuit, une femme entre dans ma chambre à l'improviste, pour me dire : « Si vous ne me donnez pas de gâteaux, je vais me mettre à pleurer. » Je lui donne ma réserve de Petits Lu, sans broncher.

Le lendemain je n'ai rien à faire à part errer dans les couloirs, vêtue d'un pyjama bleu. Le port de celui-ci est obligatoire, sans doute pour qu'on ne puisse pas s'échapper. Mon portable sonne en continu depuis que je l'ai allumé ; je n'avais pas eu l'occasion de prévenir mes proches de mon internement soudain.

Les nouveaux arrivants n'ont pas le droit de manger au self. Selon les règles de l'hôpital, ils doivent rester à leur étage, où des infirmiers leur apportent un plateau. Pour descendre, je passe par un ascenseur – les escaliers sont interdits et fermés à clef. Le monte-charge est terrifiant ; on aperçoit des traces rouges au sol, qui font penser à du sang. « Je crois qu'ils ont fait tomber une charlotte aux fraises la semaine dernière », m'assure Patrick.

Ma journée est rythmée par les divers examens. Sang, tension, puis prises d'expédients. Le personnel soignant est adorable, très à l'écoute. Nous prenons nos médicaments à heure fixe, toujours devant les aides-soignants. Les calmants sous forme de gouttes sont préférés, afin que l'on ne puisse cacher les pilules sous notre langue.

Je rencontre Antoine*, qui a 27 ans, et est bipolaire comme moi. Tandis qu'il vient s'asseoir à mes côtés, il m'annonce d'une voix solennelle : « Ici c'est comme la prison – c'est pourquoi je vais te prendre sous mon aile et te dire qui tu peux fréquenter ou pas. ». On s'entend bien. On fume en lisant les poèmes qu'il écrit – il est persuadé d'être le nouveau Proust. Il a toujours l'air dans ses pensées, le regard vague derrière ses lunettes à écailles. Il m'apprend à jouer au backgammon. Selon lui, ici les gens « s'associent pour survivre ».

Antoine et moi formons une bonne bande avec Patrick*, T* et Sofiane*. Antoine et Patrick sont des gentlemen – ils se battent pour me prêter leur veste quand on sort dans la cour. Ils me font beaucoup rire. Nous sommes tous des rescapés et pourtant on se croirait en colo, ou en vacances entre potes. Ce qui me plaît ici, c'est que même la personne la plus atteinte est traitée comme un être humain et jamais comme une bête de foire.

Plus je connais Antoine, plus je me rends compte de ses failles. Arrivé depuis peu pour trouver un traitement plus adapté à sa condition, il est en réalité en pleine phase maniaque.

Un soir après le dîner, il me dit qu'il a « quelque chose de très important à me confier », mais que je dois « me préparer mentalement ». Là, il m'annonce être médium, et capable de communiquer avec les esprits et les arbres. Il dit qu'il possède aussi le pouvoir de se transformer en animal. Il me raconte qu'il est également un disciple du fils de Dieu revenu sur Terre sous la forme d'Abel*, un autre jeune patient de notre service.

Je crois d'abord qu'il se fout de moi. Puis je suis obligée de me rendre à l'évidence : il y croit. J'essaie de lui faire comprendre qu'il n'est « pas le seul ici à penser être relié directement à Dieu », et qu'il faut qu'il garde cette théorie pour lui s'il espère qu'on le laisse sortir un jour.

Source Vice