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Article : Binswanger, un psychiatre à l'écoute de l'existence

le 21 juin 2017

Le psychiatre suisse Ludwig Binswanger poursuivit ses études à l'université de Zurich - alors sous l'égide d'Eugen Bleuler - et effectua sa thèse sous la direction de C. G. Jung, en 1906. Camille Abettan a choisi, traduit et annoté les textes présentés dans Phénoménologie, psychologie, psychiatrie , dont le premier "Quelles nouvelles tâches la nouvelle psychologie engendre-t-elle pour la psychiatrie ?" date de 1924 et le dernier "La philosophie de Wilhelm Szilasi et la recherche psychiatrique", de 1960. 

Binswanger cite abondamment ses contemporains, les philosophes K. Jaspers, P. Natorp (néo-kantien), W. Dilthey, W. Szilasi, M. Scheler, philosophe et sociologue allemand, M. Weber, sociologue à part entière, et "mesure" ses propres conceptions à l'aune des théoriciens mentionnés. Binswanger se prononce également sur la filiation qu'il entretient avec Husserl et Heidegger, et définit les postulats théorico-cliniques soutenant la Daseinanalyse - l'analyse existentielle -, projet qui a pour visée d"analyser scientifiquement l'expérience réellement vécue par les patients psychiatriques, tout en restant au plus près de cette expérience" (cf. le texte Daseinanalyse , psychiatrie, schizophrénie", 1958, p. 247). Binswanger décrit enfin les "nouvelles tâches" réservées à la psychiatrie humaniste qu'il revendique, psychiatrie proposant une approche des patients originale et inédite,  inconnue jusque-là de la psychiatrie "classique".

Daseinanalyse , philosophie, psychiatrie : de Husserl à Heidegger

Binswanger précise s'être formé à la phénoménologie d'Edmund Husserl (1859-1938), philosophie qui montre "chaque chose à partir d'elle-même". C'est à Husserl que Binswanger doit en effet la caractérisation logique du concept de manifestation (le phénomène en tant que tel), concept qui renseigne sur les directions du vécu s'insérant dans le sujet psychique. Dans les "Remerciements adressés à Edmund Husserl" (p. 255), Binswanger soutient que la psychiatrie peut, grâce à la réflexion phénoménologique husserlienne, interroger la subjectivité de la conscience à "partir de son essence propre", sans être aveuglé par des préjugés naturalistes. La lecture de Husserl a permis à Binswanger de saisir "l'a priori universel des formations concrètes" (idée d'universaux concrets), et la nouvelle  tâche de la psychiatrie consiste à déceler chez les patients l'ordre structurel du "vécu" d'un être singulier déterminé (c'est nous qui soulignons). Dans un texte daté de 1941 et restitué dans Phénoménologie, psychologie, psychiatrie (p. 157), Binswanger remarque que Husserl fournit des outils conceptuels pour appréhender l'intentionnalité de la conscience, mais qu'il n'atteint pas forcément les modes d'être de l'individu, ou encore l'existence dans sa forme réelle. L'analyse intentionnelle husserlienne risque en effet d'orienter le regard du lecteur vers une conception purement "subjective" de la conscience, quand bien même s'agirait-il d'une conscience transcendantale (p. 161). C'est pourquoi Binswanger invoque Kierkegaard, philosophe qui fait place au pathos de l'existence, au tourbillon qui affecte des individus en chair et en os, toutes turbulences dont la phénoménologie de Husserl ne semble pouvoir rendre compte. La réflexion phénoménologique "sauve" néanmoins les phénomènes, nous dit Binswanger, au motif qu'elle permet de "déployer, d'approfondir et de purifier la teneur de la signification " (p. 166), opération réalisée dans la sphère du langage et de la conscience transcendantale (vidée de son "empiricité"). Husserl a donc élucidé la stratification de la conscience intentionnelle, mais n'est pas parvenu, en revanche, à "décrire" la nature de l'angoisse, phénomène sans objet, et surtout, sans intentionnalité déclarée : "L'angoisse, en tant qu'être dépourvu d'objet (...)", qui ne porte sur rien qui puisse être visé, "est l'authentique négatif de l'intentionnalité" (p. 166). Il est intéressant de noter - en contre-point - que dans un article de la revue Alter consacrée à la phénoménologie de l'affectivité et de l'émotion (n° 7, 1999), Nam-In-Lee souligne que l'affect de sérénité, par exemple, est orienté de façon intentionnelle , idée figurant précisément dans les manuscrits M de Husserl. 

Source Non Fiction