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Article : Conflits d’intérêts : oui, la recherche peut s’en débarrasser !

le 21 juin 2016

[The Conversation] Dans un premier article, nous avons vu comment les conflits d’intérêts pouvaient perturber les deux premières étapes de la gestion des risques sanitaires et environnementaux, à savoir l’alerte et la recherche. Concentrons-nous sur la troisième étape, celle de l’expertise. Elle peut être faussée en jouant sur la composition du groupe d’experts consulté : prenons un exemple vieux de deux siècles, celui de la protection des ouvriers du plomb, pour l’illustrer.

À la fin du XVIIIe siècle, malgré les publications de médecins français reconnaissant la nocivité du blanc de céruse, pigment à base de carbonate de plomb, ce produit est largement utilisé comme peinture, notamment dans les hôpitaux. Laurence Lestel a retracé l’histoire de l’industrie de la fabrication de la céruse. Au début du XIXe siècle, une grande partie des ouvriers impliqués dans sa fabrication à l’usine de Clichy près de Paris souffrent de problèmes de santé, du fait du saturnisme induit par l’exposition aux poussières toxiques émises lors du broyage de la céruse.

En 1820, le ministère de l’Intérieur saisit le Comité Consultatif des Arts et Manufactures de la question. Or le groupe d’experts consulté inclut des chimistes très liés à l’usine, dont l’inventeur du procédé industriel de fabrication du blanc de céruse, le chimiste Gay-Lussac, qui était son ami, et… le directeur de l’usine. Ce groupe n’identifie pas de problème dans l’usine de Clichy et conclut que c’est le procédé industriel utilisé par les concurrents hollandais, et les producteurs de céruse de Lille (où le taux de maladies professionnelles était pourtant bien plus faible qu’à Clichy) qui est nocif et doit être interdit.

Du scandale de la céruse à celui du Médiator

Cet avis entraîne la promulgation d’une loi aux effets désastreux, et qui sera vite abolie. La connaissance de la composition du groupe d’experts aurait pu suffire à prédire les grandes lignes de leurs conclusions. Le fonctionnement de l’agence française du médicament avant qu’elle ne soit réformée dans les suites du drame du Médiator constitue un autre exemple plus récent de la problématique des conflits d’intérêts dans les groupes d’experts. On peut aussi citer celui d’agences européennes, dont les politiques de gestion des conflits d’intérêts ont été remises en cause au point que le Parlement européen ait refusé de voter leur budget, avant que certaines mesures ne soit prises.

Au cours du XXe siècle, ce sont des situations similaires où juges (les experts) et parties se mélangent, bien que ce ne soit pas toujours aussi visible, qui expliquent la lenteur et les errements des décideurs pour interdire l’amiante (aux effets néfastes suspectés dès 1906 par un inspecteur du travail français dans un rapport circonstancié, et qui n’a été interdite en France qu’en 1997), la présence de plomb dans l’essence, la prescription de Distilbène aux femmes enceintes (interdite aux USA en 1971 après la publication d’une étude scientifique, et seulement en 1977 en France), freiner la consommation de tabac, ou encore limiter la pollution de l’air (qui coûte encore 100 milliards d’euros par an à la France, comme l’a indiqué la Commission d’enquête du Sénat mentionnée dans l’article précédent… Le coût de ces retards et erreurs est énorme pour le pays.

Source The Conversation