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Algérie : Pour une politique de santé mentale

le 13 octobre 2016

[Le Matin d'Algérie] "Dis-moi donc quelle conception tu as du malade psychiatrique, je te dirai à quel modèle de société et à quelle civilisation tu aspires dans ton inconscient", aurait écrit feu Pr. Mahfoud Boucebci. Ce sont ces propos réalistes qui ont résonné dans ma conscience et amené à écrire ce papier à l'occasion de la Journée mondiale de la santé mentale.

On sait tous que la politique de santé mentale en Algérie est bien en deçà des standards internationaux. En témoignent le manque d'infrastructures sanitaires et l’accueil réservé aux personnes souffrantes psychologiquement et/ou mentalement. En effet, cette vision d'enfermement quasi-systématique du malade est un héritage d’une tradition coloniale qui s’est développée de façon "ordinaire" afin de répondre aux besoins pressants de notre société. L’école d’Alger, fondée par Antoine Porot, s’est intéressée, pour rappel, à l’étude de la "mentalité indigène" afin de justifier le statut de "sous-citoyenneté" des Algériens.

C’est dans ce contexte que Frantz Fanon (1925-1961), un des militants de la cause nationaliste algérienne, s’est opposé farouchement aux conclusions dites "raciales" (impulsivité criminelle parmi les indigènes, peuple sous tutelle, etc.)[1], instrumentalisées à outrance à cette époque-là Aussi remarque-t-on que les résidus de cette logique auraient pris de nouvelles configurations. Cela dit, le professionnel de santé soigne, souvent dans l’urgence, des problèmes psychologiques à la fois chroniques et complexes. Bien entendu, ce travail de "réparation du mental " ne permet pas à la société de promouvoir  "une santé mentale au quotidien", en mesure de satisfaire toutes les demandes des citoyens.

À l’évidence, la société algérienne se précarise davantage en raison de l’échec de l’État à résoudre les problèmes sociaux, notamment l’insertion des jeunes. Les conduites suicidaires de ces derniers, du reste violentes, sont des signes d'un profond malaise "communautaire". Il est probable, au demeurant, que le malade mental soit encore plus touché par cette précarité-là. Aux souffrances existentielles s’ajoutent, paraît-il, les difficultés financières qui rendent le vécu du malade plus difficile, voire insupportable. C'est pourquoi, à défaut de structures d’accueil, nos lieux de culte se transforment parfois en "cliniques spirituelles de secours". Si on n'en parle que très peu, c'est parce que la question s'avère être sensible dans un environnement traditionnel, le nôtre, rompu aux tabous et aux préjugés. Depuis longtemps, les professionnels de santé et les usagers du secteur psychiatrique (malade, famille, entourage, etc.) font face aux mêmes problèmes. Ils savent pertinemment que les mesures de soins préconisées demeurent insuffisantes au regard des besoins des malades.

C'est dans cette dynamique qu'une nouvelle réforme sanitaire est en cours d’élaboration en Algérie. Elle consiste à mettre en place un « Programme de la Promotion de la Santé Mentale » encadré par le Pr. M. Chakali. Une façon parmi d'autres de redéfinir l’ensemble de cette politique de santé mentale, somme toute marquée par les fréquentes "ures d’urgence", suivies jusque-là par les établissements sanitaires. D’ailleurs, en 2001, un communiqué ministériel aurait évoqué le malaise  de nos institutions psychiatriques et la limite de la vision asilaire dominante. Il va de soi que cette politique de « grand enfermement » engendre des conséquences potentiellement délétères, surtout quand elle confère au malade le statut de " fou"ou "d’aliéné". De mon point de vue, nous nous trompons dans notre réponse institutionnelle : soigner la "folie" par la raison, le médicament. Certes une "aide" médicale permet de soutenir le patient, mais un « travail » psychothérapeutique est également indispensable pour amorcer le processus de guérison. Or, cette tâche semble parfois difficile à réaliser dans le cadre d’une institution très hiérarchisée, incontestablement centrée sur la suppression des symptômes, sinon du danger. On se rend bien compte combien il est compliqué pour les praticiens (psychologues, psychothérapeutes et psychanalystes notamment) d’aller au-delà du trouble manifeste. D'autant qu'il y a d'abord moins de place pour la parole, et puis, le temps semble être réservé aux choses concrètes et pratiques. Mon intention n’est pas de débattre ici sur ce "vieux" problème relationnel psychiatre/psychologue, mais de montrer simplement que la culture psychologique n’est pas encore enracinée dans la conscience institutionnelle en Algérie.

Source Le Matin d'Algérie