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Allemagne : La grande dépression des réfugiés

le 15 septembre 2016

[Libération] Les services d’aide psychologique et les bénévoles sont confrontés à l’afflux de migrants souvent traumatisés par la guerre.

Mohammed D., 27 ans, réfugié syrien échoué seul en Bavière, après la mort de sa femme et de son fils de 6 mois dans un bombardement, souffrait d’un syndrome post-traumatique. Il est mort le 24 juillet dans l’explosion de la bombe artisanale qu’il portait dans son sac à dos. La détonation de l’engin devant une salle de concert d’Ansbach a également fait quinze blessés parmi les spectateurs qui attendaient à l’extérieur. C’est le premier attentat-suicide revendiqué en Allemagne par l’organisation de l’Etat islamique. Le destin criminel et tragique de Mohammed D. a choqué les Allemands, inquiets de ces «bombes à retardement», ces malades psychiques traumatisés par l’expérience de la guerre, qui pourraient se trouver parmi le million de réfugiés arrivés l’an passé en Allemagne. La trajectoire de Mohammed D. a ainsi relancé le débat autour de la prise en charge psychologique des réfugiés traumatisés. 40 % des demandeurs d’asile souffriraient de troubles psychiques qui les empêcheraient de s’intégrer, selon une étude de 2008.

Petite femme brune et énergique, Meryam Schouler-Ocak reçoit dans son bureau, sous les toits de l’hôpital St Edwig, en plein cœur de l’ancien quartier juif de Berlin. Une table face aux arbres de la cour intérieure, des étagères remplies de classeurs, deux tableaux aux murs, un sol rouge brique… Meryam Schouler-Ocak dirige le département de l’hôpital universitaire de la Charité, chargé de l’accueil en psychologie ambulatoire des personnes issues de l’immigration. Depuis trois ans, le service ne désemplit pas. L’essentiel des patients sont aujourd’hui des réfugiés.

Beaucoup viennent de Syrie ou d’Afghanistan, de Somalie ou d’Erythrée. «Un tiers d’entre eux souffrent de syndromes post-traumatiques ; deux tiers sont atteints de lourde dépression. Trois quarts des patients ont plusieurs diagnostics parallèles : crises d’angoisse et dépression, dépression et dépendance aux drogues, etc. Certains vont mieux au bout de quelques séances. D’autres viennent nous voir pendant plusieurs années, explique Meryam Schouler-Ocak. La vie dans les foyers d’urgence, lorsqu’elle ne les rend pas tout simplement malades, aggrave les choses : les gens n’y ont aucune sphère privée, ils ne peuvent pas dormir, ne reçoivent aucun soutien…»

L’an passé, l’Allemagne a accueilli plus d’un million de réfugiés. Face à cet afflux sans précédent, la prise en charge des personnes traumatisées est très insuffisante. Tracasseries administratives, faible rémunération de la part des caisses d’assurance maladie, problèmes de traduction découragent les praticiens installés en ville. La prise en charge des réfugiés relève dans les faits des seuls hôpitaux - pour les cas les plus graves comme les tentatives de suicide - et du bénévolat. Repéré peu après son arrivée en Allemagne, Mohammed D. avait reçu de l’aide. Séjour de cinq mois en hôpital psychiatrique, puis suivi assuré par l’association Exilio de Lindau, en Bavière. «Il nous a parlé des pires tortures subies dans les prisons de Syrie. Il a été personnellement victime de torture, maltraité physiquement et sur le plan psychique, il a été témoin de l’assassinat de tierces personnes, témoin auditif de la torture d’autres prisonniers», se souvient Gisela von Maltitz, directrice d’Exilio, dans les colonnes du quotidien Süddeutsche Zeitung. Arrivé en Allemagne, le réfugié fait preuve de violence, s’écorche les bras, détruit les sanitaires de son centre d’accueil d’urgence et tente à deux reprises de se suicider avant de passer cinq mois en hôpital psychiatrique.

«Un thérapeute ne peut pas prévoir si quelqu’un va se suicider, et encore moins s’il tentera d’entraîner d’autres personnes avec lui dans la mort, rappelle Elise Bittenbinder, directrice du regroupement des centres de prise en charge psychosociologique pour les réfugiés et victimes de la torture (Baff). Cet homme n’était plus suivi depuis longtemps. Nous, les thérapeutes, ne pouvons pas entièrement empêcher qu’il arrive de telles choses.» Le Baff occupe le deuxième étage d’un bâtiment de la Diakonie, les services sociaux protestants, dans le quartier vert et huppé de Dahlem à Berlin. Nombre d’associations caritatives sont logées là, du soutien aux SDF à l’aide aux réfugiés. Dans le hall d’entrée sont exposées trois sculptures présentant le visage marqué de Gerhard, Viola et Herbert, trois clochards anonymes. Près de 15 000 réfugiés ont trouvé de l’aide en 2015 auprès des 32 organismes que fédère le Baff. Et 5 000 d’entre eux ont bénéficié d’une psychothérapie.

Source Libération