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Royaume-Uni : La maltraitance des prisonniers malades mentaux

le 24 février 2017

[Vice] Outre-Manche, on ne compte plus les incarcérations d'individus qui auraient leur place à l'hôpital.

Steve Khan a été arrêté à de nombreuses reprises, mais l'une de ses interpellations l'a profondément marqué. Il y a environ quatre ans, la police l'avait retrouvé à l'extérieur de la gare de Liverpool, une zone de la ville d'où il avait été banni. Il avait bien tenté de s'échapper en courant à toute vitesse dans une ruelle puis en escaladant un mur, mais il s'était rapidement retrouvé face à un énorme fossé. Il avait alors été plaqué au sol et placé en détention. Au moment de son arrestation, il était en plein milieu d'un épisode psychotique – délire lié à un trouble de la personnalité borderline qu'on lui a diagnostiqué il y a plus de 10 ans. 

Les détails de cette journée sont encore assez flous pour Steve. Il se rappelle vaguement avoir pissé sur le sol de sa cellule, une fois au poste. « Je n'arrivais plus à me contrôler », dit-il. On lui a alors administré des tranquillisants, mais il continuait de se comporter bizarrement. Les policiers ont alors cru qu'il avait consommé des substances illicites et l'ont déshabillé pour le fouiller intégralement. Ils n'ont rien trouvé. « Ils m'ont simplement laissé en sous-vêtements et se sont servis de mes habits pour éponger la pisse », se souvient-il.

Il y a neuf fois, Steve a été relâché de prison après avoir purgé une peine de 15 mois – le dernier emprisonnement en date d'une longue série. Les choses sont allées de mal en pis après sa sortie. Il a vécu dans un appartement, mais n'a pas pu assumer le poids des factures et du loyer pendant bien longtemps. Il a alors déménagé dans un hôtel, mais s'est fait mettre à la porte. Après ça, il a vécu dans divers squats, puis dans la rue, avant qu'une association ne lui vienne en aide.

Steve est aujourd'hui âgé de 50 ans. Il a passé près de neuf années derrière les barreaux. Il a purgé de nombreuses peines après son diagnostic. Je lui ai demandé s'il avait déjà reçu de l'aide en prison. « Aucune, m'a-t-il répondu. Vous n'avez même pas le droit de rencontrer un psychiatre. Ils vous donnent seulement des médicaments et vous font surveiller. »

Seena Fazel enseigne la psychiatrie à l'université d'Oxford. C'est un spécialiste des liens entre maladies mentales et criminalité au Royaume-Uni. En novembre 2016, il publiait une étude dans laquelle il démontrait que l'utilisation des antipsychotiques pouvait considérablement réduire le taux de récidive pour les criminels à haut risque. Le Daily Mail ne manquait pas de rebondir sur cette donnée en affirmant que l'utilisation de « camisoles chimiques » pourrait permettre de réduire massivement le nombre de crimes en Grande-Bretagne, allant jusqu'à plaider pour l'utilisation de produits altérant le comportement des criminels avant que ceux-ci ne commettent un crime.

Cette proposition du Daily Mail n'a pas manqué de choquer. Ian Cummins enseigne à l'université de Salford. Avant ça, il était assistant social et agent de probation. Selon lui, l'évocation de telles études académiques par certains médias entre dans le cadre d'un agenda plus global, visant à expliquer le crime par de simples facteurs individuels, et non pas sociaux. « Cela justifie un contrôle direct sur ces individus », ajoute-t-il.

Steve Khan, lui, n'est pas considéré comme un criminel à haut risque. S'il n'a jamais été soutenu au cours de ses multiples incarcérations par les services sanitaires, il a surtout été abandonné lors de ses sorties. « Pour beaucoup de prisonniers malades, la question est de savoir s'ils auront un endroit où vivre le jour où ils sortiront, s'ils gagneront suffisamment d'argent et s'ils entretiendront des relations sociales régulières », affirme Andy Bell, directeur adjoint du Center for Mental Health. « Il s'agit d'éléments fondamentaux pour la guérison. Si un traitement médicamenteux peut s'avérer efficace pour certaines personnes en complément de tout ce que je viens de citer, il ne faut pas non plus s'en priver. »

Les subventions versées aux services de soutien aux malades mentaux ont considérablement diminué ces dernières années outre-Manche. En novembre 2016, les anciens ministres de la Santé de ces 20 dernières années signaient une lettre ouverte pour « alerter le gouvernement et exprimer leur consternation » en réponse à l'échec de la politique gouvernementale visant à améliorer les services dans le domaine de la santé mentale au Royaume-Uni.

J'ai appelé le professeur Fazel pour évoquer avec lui ses recherches. Très rapidement, il a déploré la récupération de son étude par certains médias, qui y ont vu un moyen efficace de lutter contre la délinquance – ce qui n'était pas du tout le propos du papier. « L'étude ne mentionnait en aucun cas les camisoles chimiques comme étant une solution adaptée, m'a-t-il rappelé. Le recours aux médicaments représente une partie d'un puzzle extrêmement complexe. »

Un puzzle complexe et, surtout, immense. En effet, au Royaume-Uni, d'après les estimations, 90 % des personnes incarcérées souffriraient d'un trouble mental, d'un trouble de la personnalité ou de problèmes d'addiction.

Ian Callaghan milite au sein de l'association Rethink, spécialisée dans les questions de santé mentale. Je l'ai interrogé sur l'efficacité des camisoles chimiques au sein des prisons. « Le problème dans cette histoire, c'est que si vous donnez des cachets à des malades en pensant qu'ils iront mieux après, vous aurez tendance à les abandonner dès leur sortie, m'a-t-il précisé. Les problèmes mentaux sont complexes. Les comportements violents aussi. Les anciens détenus récidivent après leur libération car ils ne reçoivent aucune aide. Vous ne résoudrez pas ce problème en leur donnant un cachet. »

Source Vice