Vous êtes dans : Accueil > Actualités > Vues d'ailleurs > Suisse : La dépression mal de vivre ou mal du siècle ?

Suisse : La dépression mal de vivre ou mal du siècle ?

le 30 novembre 2016

[Hebdo.ch] Plus de 6% des Suisses souffrent de dépression. Cette maladie touche plus les cantons romands, Vaud en tête, que les alémaniques. Certains spécialistes parlent d’un véritable phénomène.

«Eh bien, voici le terme exact: l’abîme me regarde. Je suis face au gouffre de la perte des sens, au rien qui se cache derrière le pourquoi des choses. Je sens que je suis regardé par du vide et du noir, l’absence de toute humanité, de toute grâce, toute croyance. Je ne crois plus en rien. Je ne crois plus en moi.»

Ce matin-là, il y a six ans, Cédric ne parvient plus à se lever. Pourquoi ce Vaudois aussi immense que doux, qui travaille dur, pratique régulièrement la course à pied, aime dîner avec ses amis, n’a-t-il plus envie de rien? Des coups de fatigue, bien sûr, comme tout le monde. Mais là, du jour au lendemain, sans crier gare, l’énergie le quitte, la dépression l’envahit.

«Je sais qu’il est dur de réaliser ce qui arrive quand on ne l’a pas vécu, remarque-t-il, sa chemise en polaire bien boutonnée sur la poitrine. La dépression est un cancer de l’âme, qui ronge tout et qui tire en permanence vers le bas. Chaque envie, chaque projet, chaque pulsion de vie est annihilé. C’est une expérience sidérante. On réussit à se lever pour aller marcher un peu, puis au bout de cinq minutes, on se retrouve sur un banc, claqué comme après un marathon.»

En 2010, donc, la vie de Cédric bascule. Sans raison précise, estime-t-il, si ce n’est qu’une partie de sa famille a souffert de ce mal, dont la science dit qu’il peut être héréditaire. Son quotidien en est profondément affecté: «Pour vous donner une idée, aller faire ses courses ressemble à escalader l’Everest. J’étais épuisé. Je m’endormais vers 21 h 30 et me réveillais après vingt minutes, se souvient-il. Le pire, c’était les idées noires qui me traversaient en permanence. L’image de ce train qui, en m’écrasant, pouvait tout résoudre, est devenue obsédante.»

L’angoisse, aussi, ne le quitte plus. «Je ressemblais à un enfant apeuré.» Et, face aux autres qui ne sont pas malades, un sentiment le submerge, celui de la honte, de la culpabilité. «Avec la dépression, on se dit que les gens qui fonctionnent normalement sont des surhommes. Pourquoi eux y arrivent-ils, alors que moi, je me noie dans un verre d’eau?» Aujourd’hui, il préfère témoigner de son expérience sous un nom d’emprunt.

Cédric n’est malheureusement pas un cas isolé. En 2012, dans le canton de Vaud, plus de 10% des adultes souffraient de symptômes de dépression modérée à grave, selon les chiffres de l’Enquête suisse sur la santé, les plus récents sur le sujet. Les Vaudois détiennent le record suisse en la matière, devant les Tessinois (9,4%), les Genevois (8,9%), puis les autres cantons romands.

Les cantons alémaniques, eux, se situent à la fin du classement (voir graphique ci-dessous), ce qui place la moyenne suisse à 6,5%. Les Vaudois seraient vraiment plus déprimés que les Argoviens? Comment peut-on l’expliquer? Plusieurs hypothèses existent: différence culturelle qui pousse les Romands à exprimer leur malaise plus que les autres, densité médicale plus grande sur l’arc lémanique, et donc plus de recours à des médecins en cas de dépression… Aucun spécialiste, en Suisse, ne se risque à interpréter cette tendance. Mystère, mystère.

Martin Preisig, professeur associé à l’Unité de recherche en épidémiologie et psychopathologie de l’hôpital de Cery, près de Lausanne, l’affirme: «Nous n’avons pas de bonne explication pour ces données. La seule certitude, c’est que la dépression est plus fréquente dans les régions urbaines que dans les rurales. Et en Suisse romande, l’urbanisation est plus avancée.»

350  millions de personnes touchées

En Suisse, une personne sur dix subit une dépression au moins une fois dans sa vie. Les femmes en souffrent plus que les hommes. Le chiffre est semblable à la moyenne au sein des pays développés. En cela, notre pays ne fait pas exception. Pour l’Organisation mondiale de la santé (OMS), cette maladie «touche mondialement plus de 350 millions de personnes.

La dépression est la première cause d’incapacité dans le monde.» Alarmée par sa prévalence, l’institution en a fait une priorité et a démarré en octobre dernier une grande campagne sur la dépression en vue de la Journée mondiale de la santé qui aura lieu le 7 avril 2017. Avec plusieurs messages: «La dépression peut toucher n’importe qui. Elle n’est pas un signe de faiblesse.»

A Lausanne, Cédric sent que le regard de la société sur la dépression a évolué, mais qu’elle reste tout de même associée, chez certaines personnes, à de la flemmardise. «On parle beaucoup du burn-out, qui est la maladie du winner, du type qui a trop donné. La dépression, au contraire, reste la maladie du loser et du fainéant.»

Qu’est-ce que la dépression? Selon le DSM-5, le manuel de l’Association américaine de psychiatrie, considéré comme la bible des professionnels, elle ne peut être diagnostiquée que si une personne ressent une humeur triste, ou une perte d’intérêt et de plaisir, pendant au moins deux semaines d’affilée. Le médecin Hippocrate est le premier à avoir décrit la mélancolie comme un trouble de la «bile noire» dans sa théorie des humeurs, au Ve siècle av. J.-C. Mais le terme de dépression n’apparaît qu’au XXe siècle, assez tardivement dans les pays francophones.

A partir de là, la dépression n’a cessé de croître, jusqu’à devenir un vrai phénomène de société, poussant même des spécialistes à parler d’épidémie. Pour l’OMS, le constat est clair: «La charge de la dépression […] est en augmentation dans le monde.» Elle n’affectait que 0,1% des gens au XXe siècle, estiment les experts, contre 15% des hommes et 24% des femmes aujourd’hui, selon les chiffres de l’OMS.

Source Hebdo.ch