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Bastamag : Ecouter les habitants, libérer la parole avec le bus qui remonte le moral des zones rurales

le 30 janvier 2017

En Normandie, dans la Manche, une équipe de bénévoles a mis en place depuis deux ans un service itinérant d’« écoute active » des habitants. Chaque jour, hormis le week-end et les vacances scolaires, le Parentibus sillonne les routes de treize communes, et reçoit les personnes qui désirent se confier, confrontées à des difficultés parfois aggravées par l’isolement et le manque de services sociaux adaptés. Victime de son succès, l’association envisage le lancement d’un second bus. Reportage auprès d’une alternative au repli sur soi.

« Je me souviens encore quand le grand-père ivre rentrait grâce à sa jument attelée à la charrette ! » , lance Karine à la petite assemblée d’habitués, venus prendre l’apéro à l’auberge l’Harmonie des Saisons. Les touristes ne s’aventurent que rarement à Saint-Sauveur Lendelin, au cœur du département de la Manche. L’auberge est l’un des derniers lieux de vie du village de 1 700 habitants. « Autrefois il existait des clubs de jeux de carte, quelques activités dans les bars, maintenant les gens préfèrent la télévision » , note Karine, la propriétaire du lieu, qui fait aussi du portage de repas aux personnes âgées autour de la commune. « Les anciens faisaient le tour des treize bars ! Ils discutaient avec les voisins des soucis, des bêtes, de la famille... Et puis le jour, il y avait le petit train qui permettait de faire les marchés » , se rappelle Gilbert, dit Chabert, retraité. Aujourd’hui, seuls deux autres établissements font concurrence à l’Harmonie des Saisons. La gare est désaffectée depuis 1970.

C’est face à cet isolement, qui a peu à peu enfermé socialement les individus, qu’a été créée, en 2011, l’association Parentibus. Son projet phare : la mise en service d’un bus itinérant où familles et individus pourraient dialoguer et éventuellement, se confier. « L’isolement ou l’absence de mobilité déterminent ou aggravent parfois des situations sociales et familiales déjà fragiles , souligne Catherine de la Hougue, une ancienne juge pour enfants, véritable figure locale. A travers nos activités respectives, travailleurs sociaux, magistrats, parents, nous nous sommes rendus compte qu’il n’existait pas de lieu d’écoute et d’accueil pour les personnes, qu’elles soient en difficulté ou non. »

« Aller vers les gens dans une région où l’on se replie sur soi-même »

« Les mots clefs de Parentibus sont la confiance, l’échange, l’écoute et la bienveillance » , résument presque en chœur les bénévoles participant à l’aventure : 35 en tout, disséminés sur toute la Manche. La plupart ont été travailleurs sociaux ou enseignants. Le pari initial est un « rêve un peu fou » , se rappellent Michel Papin et Louis-Marie Gazeau, deux éducateurs qui retrouvaient régulièrement Catherine de la Hougue en fin d’audience, et qui sont aujourd’hui membres du conseil d’administration de l’association. « Nous discutions beaucoup. Le juge pour enfant est le dernier rempart avant le placement d’un mineur. Or, certaines situations dramatiques peuvent être évitées si des actions d’écoute et de préventions sont menées en amont. » Dès le départ, l’idée d’itinérance est avancée. « Notre force est d’aller vers les gens dans une région où l’on se replie sur soi-même, où les gens n’ont jamais l’occasion de s’épancher » , souligne Michel.

Coutances, d’où le bus a commencé à rayonner, est entrée en 2015 dans la cartographie des 108 communes pauvres de France. Comme le rappelle une étude de l’Insee, si le taux de Bas-Normands vivant sous le seuil de pauvreté est légèrement inférieur à la moyenne nationale (13,9 % contre 14,1 % des Français en 2010), la région concentre un nombre élevé de travailleurs pauvres (9 % des personnes en emploi, contre seulement 7 % en France métropolitaine). Et cette pauvreté, rappelle l’étude, se combine à « une fragilité relative du tissu social dans une région comptant des proportions importantes d’intérimaires et d’actifs faiblement qualifiés, en particulier dans les secteurs industriel et agricole » .

De plus en plus de « passagers »

Les chiffres ne révèlent pas tout : « Ici, beaucoup de gens ne connaissent pas leurs droits, ou ils ont honte d’aller voir les services sociaux » , remarque Catherine de la Hougue, pointant la problématique du « non-recours » [4 ] et de la méconnaissance de la pauvreté lourde en milieu rural, également soulignée par un rapport de l’Inspection générale des affaires sociales en 2009. « La parole est libératrice, et comme nous n’avons pas de mandat institutionnel, notre écoute est d’autant plus libre que nous ne proposons ni formation, ni aide financière. Nous n’avons pas vocation à remplacer les services sociaux, nous les complétons. En somme, comme nous le disons souvent, nous ne servons à rien, sinon à écouter » , déclare avec humour la fondatrice de Parentibus.

Dès 2012, l’association a levé des fonds nécessaires à l’achat d’une camionnette flambant-neuve. A l’intérieur, un petit espace salon a été aménagé, décoré de dessins d’enfants, pouvant accueillir quatre ou cinq personnes assises. En 2017 l’association espère mettre en service un second bus dédié au secteur de Carentan. Desservant treize communes de la Manche, dans un rayon d’une centaine de kilomètres, le Parentibus se gare tous les jours de la semaine, en dehors des vacances scolaires et des week-ends, devant quelques lieux de passage stratégiques, favorisant l’anonymat et la discussion. Entre septembre 2014 et juillet 2015, 276 « passagers » ont fréquenté le bus, et « 86 d’entre eux sont revenus » précise Chloé, coordinatrice et salariée de l’association. Un chiffre croissant : depuis septembre 2015, l’association a compté 370 « passagers ».

Source Bastamag