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Le Cercle Psy : La folle histoire des idées folles en psychiatrie. Entretien avec Patrick Lemoine

le 17 mars 2017

[Le Cercle Psy] En deux siècles, la psychiatrie a produit bon nombre de médecins bien plus malades que leurs patients. Mais rassurez-vous, ils disent qu’ils vont beaucoup mieux…

La folie a des définitions à géométrie variable. N’est-ce pas, dès le départ, un problème pour la psychiatrie que de s’intéresser à un domaine qu’elle peine à définir ?

C’est vrai. C’est une spécialité récente qui peine à se définir elle-même. Par moments, on pourrait en effet se demander si ce ne sont pas plutôt des anthropologues que des psychiatres qui devraient s’occuper de la folie, tant il s’agit d’un phénomène culturel, même s’il n’est pas question de nier des phénomènes transculturels comme la schizophrénie ou le trouble bipolaire. La folie recouvre tous ceux qui ne pensent pas comme moi. Alienus , en latin, c’est l’autre : le fou, c’est celui qui est autre.

Au fil du temps on a parlé d’insensés, d’aliénés, de fous, de malades, de patients, d’usagers… Que traduit cette inflexion du vocabulaire ?

La difficulté pour la société de définir cet objet étrange qu’est le fou, mais aussi un autre phénomène : la récupération des termes scientifiques par le public. Par exemple, l’imbécillité a été un diagnostic tout à fait respectable décrivant certaines formes de retard mental, de même que l’idiotie. Et puis c’est devenu des injures. Parano, aussi, tout comme hystérique. Depuis qu’on parle de gogols dans les cours de récré, on a changé les mongoliens en trisomiques. Le fait que la société récupère des diagnostics et les transforme en injures entraîne une fuite en avant des psychiatres pour forger d’autres noms. L’accès au dossier de la part des patients représente aussi un vrai problème : on est obligé de faire très attention à ce qu’on marque. J’ai vu un de mes amis avoir les pires ennuis parce qu’il avait inscrit qu’un patient présentait un délire paranoïaque. Il a été attaqué devant les tribunaux !

Une des idées folles les plus représentatives des errements de la psychiatrie est peut-être la dégénérescence. De quoi s’agissait-il, et a-t-elle bien disparu ?

Il s’agissait de considérer que tout comportement de délire, de folie, mais également l’alcoolisme ou le retard mental, était dû à l’inconduite d’un ancêtre. Sur plusieurs générations, les pires troubles éclataient, de manière irrécupérable. La dégénérescence permettait de fonder l’incurabilité, et cette notion allemande de vie sans valeur de vie. Toutes les histoires de Zola n’en sont que la traduction. D’une certaine manière, c’est aussi en partant de telles théories que des gens comme Hitler et Pétain ont finalement décidé de l’extermination des malades mentaux. Les dégénérés étaient des poids morts, et, comme dit l’Évangile, lorsqu’un arbre à des branches mortes, il faut les couper.… Je pense que la théorie de la dégénérescence n’a pas forcément disparu. En tout cas, dans l’esprit du public c’est toujours d’actualité. On sait pourtant très bien aujourd’hui, avec les recherches sur l’épigénétique, que tel ou tel gène de vulnérabilité va s’exprimer ou non en fonction d’énormément de facteurs, le cas échéant extérieurs au sujet.

Les idées folles ne sont pas des idées en l’air : elles se traduisent concrètement dans des soins, parfois franchement malveillants. Quels sont les pires répertoriés ?

Évidemment l’exécution des malades mentaux en chambre à gaz à partir de 1935 : un soin assez radical, vous en conviendrez. Parmi les autres soins qui m’ont le plus épouvanté figure le sort réservé aux Poilus pendant la Grande guerre, lorsque, terrifiés, ils développaient des symptômes très spectaculaires qu’on qualifierait aujourd’hui de post-traumatiques : énormes tremblements des membres supérieurs leur interdisant de tenir un fusil, marche courbée en deux à angle droit… Ils étaient considérés comme des lâches, des couards. On les passait parfois par les armes mais en général on les confiait aux aliénistes, qui procédaient à la galvanothérapie : ni plus ni moins la gégène, encore utilisée à des fins de torture par l’Armée française pendant la guerre d’Algérie. On torturait donc les malheureux Poilus jusqu’au moment où ils avaient davantage peur des aliénistes que des tranchées. Heureusement, un militaire a tout de même attaqué en justice les aliénistes et cette pratique s’est arrêtée. On voit donc que la torture a pu faire partie de l’arsenal thérapeutique de la psychiatrie.

Vous évoquez vous-même dans un chapitre les thérapies de choc, des électrochocs aux bains surprises, en passant par « l’orgue à chats ». Qu’est-ce que c’est ?

Les psychiatres partaient de l’hypothèse qu’un choc pouvant rendre fou, un choc de même nature pouvait guérir de la folie. Ils se sont donc mis à chercher des chocs. D’autre part, depuis l’Antiquité et de manière fortuite, on avait remarqué que des personnes mélancoliques pouvaient guérir suite à une crise d’épilepsie. D’où l’intérêt de provoquer des chocs, si possible induisant une crise d’épilepsie, d’autant que celle-ci passait pour honorable après les exemples de Jules César et d’Alexandre le Grand qui en avaient souffert. Les Égyptiens, comme les Romains, élevaient déjà des poissons torpilles pour électrocuter certains patients. Il y a eu des choses épouvantables comme l’injection de cardiazol, extrêmement pénible, la cure de Sackel et la cure d’insuline. Le bain surprise consistait à étonner le malade mental. À l’Hôtel-Dieu de Paris comme à celui de Lyon, de nuit et de préférence en hiver, on emmenait les fous pour une petite promenade, et par surprise on les jetait à l’eau, ce qui devait leur causer une certaine émotion et était censé les guérir. L’orgue à chats constituait une pratique folklorique pour fous mélomanes. Depuis la Renaissance, pour amuser la foule à Mardi Gras, des chars présentaient un orgue dont les touches étaient reliées à des marteaux et à des clous. On enfermait des chats, dont on avait classé les miaulements du plus grave au plus aigu. Ainsi, lorsqu’on appuyait sur une touche, la queue des chats était frappée d’un coup de marteau ou transpercée par un clou, ce qui leur faisait pousser un cri épouvantable. C’est parfois même un ours qui jouait de cet orgue. Lorsqu’un fou mélomane voyait ce bel instrument, ses accords tiraient des miaulements qui lui causaient une peur affreuse, et qui le guérissaient incontinent, bien sûr…

Vous rappelez également que durant la Seconde Guerre mondiale, 50 000 malades mentaux sont morts de faim dans les asiles français.

48 588 exactement. Ce qui n’a jamais entraîné la moindre enquête ni judiciaire, ni politique, ni ordinale, ni universitaire. Certains se rassurent en disant qu’ils mouraient parce qu’il n’y avait plus rien à manger, et qu’il ne s’agissait pas du tout d’un acte délibéré. Je suis radicalement contre cette position. À partir du moment où le gouvernement donnait des rations de suralimentation à tous les malades de tous les hôpitaux, maisons de retraite, sanatoriums et autres institutions, sauf nommément dans les asiles psychiatriques, ça paraît difficile de croire qu’il n’y avait aucune intention derrière. Le fou est la première victime sacrificielle en situation de crise.

Un chapitre est intitulé « L’âge d’or de la psychiatrie arrive ! ». C’est de l’ironie ?

Je ne pense pas. J’avoue même que je suis de cet avis. La psychiatrie est une science qui avance à marche forcée, même si on n’a pas tellement vu les résultats, et sur le plan théorique il se passe beaucoup de choses. Peut-être s’agit-il d’un délire de grandeur de ma part, mais en effet, avec les approches fondées sur les preuves comme l’hypnose, les thérapies cognitives et comportementales, les neurosciences, les théories épigénétiques, on est probablement, en effet, à l’aube d’un âge d’or. Il faut sortir du tout médicamenteux, qui a fait beaucoup de débats en transformant les gens en zombies. Quand on abrase tout délire et toute pensée avec un neuroleptique, les gens sont calmes, gentils, un peu baveux, et ne créent plus de désordre, mais ce n’est pas du tout une guérison. Et puis tant pis, je vais mettre les pieds dans le plat, mais il va falloir qu’on arrive un jour à se décrasser de l’approche psychanalytique, qui est une excellente manière de faire un développement personnel, mais qui n’est pas un soin et qui ne sert pas à grand-chose dans une pratique thérapeutique. J’aime bien répéter que la psychanalyse fait d’autant plus de bien qu’on va bien, et de mal qu’on va mal.

La psychanalyse a perdu sa puissance aux États-Unis. Assiste-t-on pour autant à un âge d’or de la psychiatrie là-bas ?

À l’heure actuelle, la psychanalyse n’est plus puissante qu’en France et en Argentine, un peu en Italie. Je pense qu’en France on a les meilleurs cliniciens du monde, mais probablement les plus piètres thérapeutes. On prescrit n’importe quoi à n’importe quelle dose, pour une durée non maîtrisée. Tout n’est pas rose dans les autres pays non plus, mais je m’occupe aussi de cliniques en Suisse, en Allemagne, en Italie, j’ai visité des institutions en Espagne, et par exemple ce que j’ai vu en Allemagne me rend assez optimiste. J’ai vu des gens bien soignés avec pratiquement pas de médicaments, pas pour la schizophrénie mais pour la dépression et les troubles anxieux.

Le DSM est très discuté, y compris maintenant aux États-Unis. Comporte-t-il une part de folie ?

Cette manie classificatoire est vieille comme le monde psychiatrique : elle remonte à l’époque où les aliénistes n’avaient rien d’autre à faire que de classer leurs papillons cliniques et de les ranger dans une boîte avec une belle épingle pour leur éviter de s’envoler. Or un malade évolue : on peut se retrouver dans une case puis en sortir, ce que le DSM ne permet pas bien. Deuxièmement, le DSM se voulait purement descriptif et athéorique, mais il repose en réalité sur une idéologie résolument biologisante. Il a failli à son projet. Moi qui ai travaillé dans un service de psychiatrie biologique à Stanford, j’ai été frappé de voir le DSM complètement dévoyé. Normalement c’est une méthode statistique de classification qui permet, dans un cadre de recherche, j’insiste là-dessus, de montrer qu’on parle de la même chose, des mêmes malades, sans être trop pollué par les présupposés culturels, qu’on soit à Ouagadougou, Hong Kong, Boston ou Lyon. Or on voit le DSM utilisé en clinique quotidienne : ce n’est pas pour ça qu’il a été fait, et c’est là qu’il est complètement à côté de la plaque. De ce point de vue, je pense que c’est une idée folle : ce que je dis n’est pas totalement vrai, mais pratiquement on oublie toute l’approche anthropologique, qui est pourtant majeure. Certaines maladies sont purement culturelles : l’anorexie mentale, l’hystérie, l’état de stress post-traumatique en bonne partie. Chez tel sujet, tel type de stress aura un retentissement qu’il n’aura pas chez son voisin. Au moment des attentats du Bataclan, certains téléspectateurs ont développé un état de stress post-traumatique alors que des survivants n’en ont pas fait. Le DSM ne peut pas maîtriser tout ça. C’est une immense machine à supprimer les différences culturelles.

Source Le Cercle Psy