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La Croix : À Amiens, des chiens soignent des hommes

le 8 juin 2017

[La Croix] Dans l’hôpital psychiatrique d’Amiens, William Lambiotte, infirmier et éducateur canin, arrive grâce à ses chiens à apaiser des malades schizophrènes

Installé dans un grand parc de verdure, le centre hospitalier Philippe-Pinel, à Amiens, n’est pas un hôpital psychiatrique comme les autres. On y croise souvent des chiennes qui s’ébrouent sur les pelouses, ou des malades qui les promènent en laisse, accompagnés d’un infirmier en blouse blanche. Evie et Fatou, deux cavaliers king-charles, Zoé, une golden retriever, ou Luna, une femelle berger allemand… Choyées par tous, elles ont été intégrées par la direction de l’hôpital sur la liste des personnels soignants et « travaillent » sous la houlette de William Lambiotte, infirmier psychiatrique et éducateur canin, qui a introduit dans l’hôpital cette « activité cynothérapeutique » en 2010.

Un groupe de parole avec un chien

Le jeudi matin, il anime un groupe de parole libre avec Evie, sagement assise sur ses genoux. Depuis que William a repris ce groupe de parole, les malades sont curieusement plus nombreux à y participer. La plupart sont atteints de pathologies très lourdes, et hospitalisés ici depuis de longues années. « Plus on est de fous, plus on rit », lance Vincent, qui vient s’asseoir à côté de la chienne, pour pouvoir plus facilement la papouiller. Jean-Claude se lève pour la caresser, avant de lancer la conversation sur le séjour qu’il va effectuer au Crotoy. « J’espère qu’il y aura des moules frites », dit-il. Karim ne fait que passer, le temps de vider son sac. « Y a très longtemps que j’ai perdu mon père, et j’y pense toujours (…). Moi aussi je vais mourir un jour (…). C’est tout ce que j’ai à dire », lance-t-il, avant de ranger sa chaise et de s’éclipser.

Florence, qui loge dans une maison communautaire à l’extérieur de l’hôpital, s’excuse, les mains tremblantes, d’arriver en retard. Elle fait des petits signes affectueux à Evie, et poursuit la discussion. « Moi aussi, j’ai perdu quelqu’un, une personne très bien. Elle est morte d’un cancer, c’est triste. J’ai des angoisses, j’ai un traitement. C’est une belle amie que j’ai perdue, j’ai pleuré beaucoup. » William essaie de donner la parole à chacun, invite à écouter les autres. La conversation se poursuit de façon aussi décousue, glisse de Macron (« j’espère qu’il pensera plus à Amiens ») au Festival de Cannes, du foot à la mort… « Les chiens, ça vieillit vite », marmonne Flo en allant caresser Evie. « J’avais un caniche, je l’ai perdu. ». « Moi, j’avais une chienne, elle est morte d’un cancer quand j’avais 20 ans. C’est moi qui l’ai enterrée, j’étais triste », renchérit Jean-Claude.

 « La chienne sert de médiateur »

« Sans la présence d’Evie, le groupe de parole se serait vite délité et Florence n’aurait pas été capable d’échanger avec nous, commente l’infirmier. La chienne sert de “médiateur”. Elle les apaise, libère leurs émotions. Elle permet d’apporter un peu d’humour, et de désamorcer les tensions. » À la fin de la séance, Vincent repart avec Evie en laisse. « Un grand sifflet qui promène un petit chien », sourit William, en lui donnant une accolade. Il repasse par son bureau, pour prendre Zoé, la golden retriever que Vincent veut à tout prix promener.

Ce jeune homme de 32 ans, après une rupture thérapeutique, vient d’être réhospitalisé sous contrainte. La cynothérapie est son « activité préférée », explique-t-il. « J’ai toujours aimé les bêtes, elles m’apportent beaucoup de douceur. » L’un de ses camarades s’approche pour caresser la chienne. « T’as encore pété un câble, t’es revenu ici », lui lance Vincent. « Alors, bon câble ! » ajoute-t-il, avant de repartir avec Zoé.

Les patients font plus attention aux chiens qu’à leurs pulsions

L’après-midi, William va chercher Stéphane dans sa chambre. Il n’en sort que pour promener Fatou. Une chienne « qui sait obéir et désobéir, précise l’infirmier. Stéphane est donc obligé de se focaliser sur elle ». Ce gaillard de 42 ans, un ancien casque bleu qui a « décompensé » à Sarajevo il y a vingt ans, est torturé par des délires de persécution permanents. Une « schizophrénie paranoïde » a été diagnostiquée. « Il a cassé des bras et des nez dans l’hôpital, avalait tous les objets métalliques qui lui passaient sous la main pour fortifier son corps, raconte William. On lui attachait les pieds pour (le faire) manger, tout le monde en avait peur… On m’a demandé si je pouvais m’occuper de lui. »

L’infirmier le prend en charge depuis sept ans, à raison de deux séances par semaine. Stéphane est loin d’être guéri. Mais en quelques séances, sa vie a changé. « Il s’est pris d’affection pour Evie, a accroché sa photo dans sa chambre, raconte l’infirmier. Il s’est mis à manger plus posément, car il avait la responsabilité de surveiller la chienne, qui accaparait davantage son attention que sa pulsion pathologique à se goinfrer. Et il n’a plus eu d’épisodes de violence. »

Des chiens soigneusement choisis pour être avec les malades

Pourquoi les chiens arrivent-ils à produire un tel effet ? « Ils sont aussi indispensables qu’inexplicables », répond William. « Qu’est-ce qui fait qu’une personne démente qui ne reconnaît pas sa famille reconnaisse Fatou et l’appelle par son prénom ? Il y a quelques études scientifiques, mais aussi une bonne part de mystère », ajoute-t-il.

Il admet néanmoins modestement qu’il y est pour quelque chose. « J’ai vingt-sept ans d’expérience et je ne sors pas tout ça de mon chapeau », sourit-il. Éducateur et comportementaliste canin, il a sélectionné des chiens « bien dans leur tête et dans leurs poils » et ponctue leur journée de moments de détente et de jeux. « Leur bien-être remonte par la laisse », sourit-il. Il les a aussi éduqués « pour qu’ils s’impliquent naturellement dans la relation aux patients ».

La cynothérapie, un soin sur prescription, comme un médicament

Et l’efficacité de son savoir-faire n’est plus à démontrer. « En sept ans, j’ai pris en charge 257 patients, de 6 à 98 ans, de 96 diagnostics psychiatriques différents. 210 ne bénéficiaient d’aucune activité auparavant. La cynothérapie les a remis en mouvement. » Il a même convaincu les plus sceptiques. « L’hôpital ne va pas si mal, s’il peut payer des gens à promener des chiens », s’est-il entendu dire. Aujourd’hui, ils sont 52 psychiatres à faire appel à lui.

Et la cynothérapie est complètement intégrée à l’arsenal des soins. « Elle se pratique sur prescription médicale, au même titre qu’un médicament, précise Cyrille Guillaumont, chef de service de l’hôpital psychiatrique. Ses effets sur l’état des patients sont mesurés, évalués, comme pour d’autres types de traitements. (…) On a constaté des améliorations notables là où d’autres thérapies avaient montré leurs limites, en particulier chez des patients schizophrènes. » Certes, William et ses chiens ne les ont pas « guéris ». Mais grâce à eux, souligne le psychiatre, ils sont arrivés à sortir de leur chambre, puis du service, et pour certains de l’hôpital.

Source La Croix